Écrire, chez Samira El Ayachi, n’est jamais un geste secondaire. Ce n’est ni un commentaire sur le monde ni une prise de position plaquée sur le réel. C’est une pratique précise, située, qui engage une manière d’observer, de nommer et de transmettre. Le roman devient alors un espace de travail où s’éprouvent les liens entre les histoires familiales et les structures sociales, entre ce qui se dit et ce qui demeure enfoui, entre la langue héritée et celle qu’il faut conquérir.

Ce qui distingue son œuvre tient moins à ses sujets qu’à sa méthode. Samira El Ayachi écrit à partir des zones de continuité : continuité des mémoires, des silences, des gestes transmis sans mode d’emploi. Elle ne dramatise pas, elle met en relation. Elle ne surligne pas les fractures, elle montre comment elles s’inscrivent dans les corps, les relations, les trajectoires ordinaires. Le politique n’y apparaît jamais comme un mot d’ordre, mais comme une conséquence du regard porté sur le réel.

Dans cette écriture, la clarté n’est pas un appauvrissement mais une exigence. La langue avance sans emphase, attentive aux détails, aux rythmes du quotidien, à ce qui fait tenir une vie. Le roman ne cherche pas à produire un effet immédiat, il construit une durée. C’est dans cette durée, celle de la lecture, de la mémoire et de la transmission, que l’œuvre de Samira El Ayachi trouve sa pleine nécessité.

Ce qui caractérise d’abord l’écriture de Samira El Ayachi, c’est son refus des assignations. Ni assignation thématique, ni assignation identitaire, ni assignation idéologique. Les questions de filiation, de migration, de transmission ou de condition sociale ne sont jamais abordées comme des évidences ou des slogans. Elles sont travaillées comme des matières narratives complexes, traversées de contradictions, d’ambivalences et de silences. L’autrice ne cherche pas à produire un discours sur le monde, mais à en restituer les lignes de tension, à hauteur de personnages profondément incarnés.

Son écriture se distingue par une clarté assumée, qui ne relève ni de la facilité ni de la transparence naïve. Cette clarté est le résultat d’un travail précis sur la langue, d’une attention constante au rythme, à la construction des phrases, à la progression du récit. Chez Samira El Ayachi, chaque mot semble pesé, non pour briller, mais pour tenir. La langue ne cherche pas à impressionner ; elle cherche à dire juste. C’est cette justesse qui confère à ses textes une puissance durable.

Dès La Vie rêvée de Mademoiselle S., son premier roman, l’autrice affirme une capacité singulière à capter les mécanismes invisibles de la reproduction sociale. Le récit s’articule autour d’une promesse de réussite, d’un parcours présenté comme exemplaire, et met progressivement au jour l’écart entre les attentes projetées et la réalité vécue. Sans pathos ni démonstration appuyée, Samira El Ayachi explore le désenchantement d’une trajectoire que tout semblait destiner à l’ascension. Le roman ne condamne pas ; il observe. Il ne juge pas ; il révèle. Cette posture d’écriture, déjà pleinement maîtrisée, annonce une œuvre fondée sur l’analyse sensible plutôt que sur l’affirmation.

Avec Quarante jours après ma mort, l’autrice déploie un dispositif narratif plus audacieux. Le choix d’un narrateur mort ouvre un espace polyphonique qui permet d’interroger les non-dits familiaux, les tabous, les zones d’ombre d’une histoire marquée par le silence. Le roman met en lumière la manière dont certaines mémoires se transmettent malgré l’absence de parole, et comment le poids de ce qui n’a pas été dit continue de structurer les relations. Là encore, l’écriture refuse l’explication univoque. Elle avance par touches successives, laissant au lecteur le temps d’entrer dans la complexité des situations.

Cette attention portée aux figures féminines trouve une expression particulièrement forte dans Les femmes sont occupées. Le roman s’inscrit au cœur des tensions contemporaines qui traversent les vies des femmes, sans jamais céder à une lecture simpliste ou militante au sens réducteur du terme. La protagoniste n’est ni une héroïne exemplaire ni une victime désignée. Elle est une femme aux prises avec des injonctions multiples, souvent contradictoires, et confrontée à l’usure du quotidien. Samira El Ayachi restitue cette expérience avec une grande finesse, en donnant à voir la fatigue, la lucidité, les résistances discrètes. Le politique affleure ici non dans le slogan, mais dans l’épaisseur du vécu.

Avec Le Ventre des hommes, l’autrice élargit encore son champ d’exploration en se tournant vers la mémoire de l’immigration ouvrière. Le roman retrace des trajectoires d’hommes venus travailler dans les mines du nord de la France, inscrivant ces destins individuels dans une histoire collective longtemps reléguée aux marges. Loin de toute nostalgie ou idéalisation, Samira El Ayachi restitue la dureté des conditions de vie, les luttes invisibles, les espoirs déçus, mais aussi la dignité silencieuse de ces parcours. Le texte opère un travail essentiel de réinscription mémorielle, sans jamais transformer la littérature en archive froide.

Ce qui traverse l’ensemble de ces romans, c’est une même exigence éthique. L’autrice ne simplifie pas les rapports sociaux. Elle ne distribue pas les rôles entre dominants et dominés de manière mécanique. Elle s’attache à comprendre comment les individus composent avec des héritages complexes, comment les structures sociales pèsent sur les trajectoires sans jamais les déterminer entièrement. Cette approche confère à son œuvre une profondeur qui dépasse largement le cadre du témoignage ou de la chronique sociale.

La reconnaissance institutionnelle dont bénéficie aujourd’hui Samira El Ayachi s’inscrit dans cette cohérence. Elle ne vient pas consacrer un succès isolé, mais reconnaître un projet littéraire construit dans la durée. Son travail dialogue avec les grandes questions contemporaines de la société française et européenne, tout en s’inscrivant dans une tradition romanesque exigeante, attentive à la complexité des situations humaines.

Au-delà de l’écriture romanesque, l’engagement culturel de Samira El Ayachi se manifeste également par son investissement dans la diffusion de la littérature. La création du festival L’Origine des Mondes à Lille témoigne d’une volonté claire : faire circuler les textes, provoquer la rencontre entre les œuvres et des publics souvent éloignés des lieux culturels institutionnels. Ce projet s’inscrit dans une conception profondément démocratique de la culture, qui ne consiste pas à simplifier les œuvres, mais à multiplier les espaces de dialogue.

Cette dimension collective prolonge naturellement son travail d’autrice. Elle repose sur une conviction forte : la littérature n’est pas un objet sacralisé réservé à quelques-uns, mais un outil de compréhension du monde, capable de créer du lien, de susciter la réflexion, d’ouvrir des espaces de parole. Là encore, Samira El Ayachi refuse toute posture. Elle agit, construit, met en place des cadres où la parole littéraire peut circuler librement.

Ce qui fait la singularité de son œuvre, c’est cette capacité à tenir ensemble plusieurs lignes de force sans jamais les opposer : exigence littéraire et lisibilité, ancrage social et universalité, mémoire intime et histoire collective. L’autrice ne cherche pas à résoudre les contradictions du monde ; elle les expose avec honnêteté, en acceptant leur complexité.

Dans un contexte médiatique souvent dominé par l’urgence, la simplification et la polarisation, l’écriture de Samira El Ayachi rappelle la nécessité du temps long. Le temps de la lecture attentive, le temps de la mémoire, le temps de la transmission. Ses romans invitent à ralentir, à regarder autrement, à interroger ce qui semblait aller de soi. Ils ne proposent pas de réponses closes, mais ouvrent des espaces de réflexion durables.

Ce portrait n’est pas celui d’une trajectoire définie par des marqueurs biographiques secondaires. Il est celui d’un projet littéraire cohérent, profondément structuré, inscrit dans une vision humaniste de la création. Samira El Ayachi écrit là où la littérature retrouve sa fonction essentielle : non pas expliquer le monde de manière autoritaire, mais en révéler les plis, les fractures et les possibles. Une œuvre qui, par sa rigueur et sa sobriété, s’impose comme une voix majeure du paysage littéraire contemporain.

ALI AL-HUSSIEN- Paris