Toutes les écritures ne relèvent pas de l’affirmation. Toutes les voix n’aspirent pas à occuper le devant de la scène. Certaines naissent dans un lieu plus discret, plus exigeant, où la langue avance avec prudence, où chaque phrase semble éprouvée avant d’être livrée, et où le silence n’est jamais un manque, mais une composante du sens. L’écriture de Sara Al-Sarrāf s’inscrit précisément dans cet espace rare : celui de l’écoute prolongée, attentive à ce qui persiste après le récit, à ce qui demeure lorsque les mots se retirent.
Chez elle, le roman ne se donne pas comme une déclaration, mais comme une expérience. Une expérience de perception, de mémoire, de responsabilité. Ce qui traverse son travail n’est pas la volonté de raconter pour convaincre, mais de laisser apparaître des zones sensibles, parfois fragiles, où l’intime et le collectif se frôlent sans se confondre. Dès ses premiers textes, il devient évident que l’enjeu n’est pas l’histoire en elle-même, mais ce qu’elle déplace, ce qu’elle rend audible.
Née en France et de nationalité irakienne, Sara Al-Sarrāf a grandi au croisement de plusieurs espaces culturels et linguistiques. Cette pluralité ne constitue jamais, dans son œuvre, un argument identitaire affiché. Elle agit de manière plus souterraine, structurante, dans sa façon d’aborder la mémoire, le regard et la transmission. Diplômée de la Faculté des lettres de l’Université Al-Mustansiriya à Bagdad, section langue anglaise, elle s’oriente très tôt vers le journalisme et le travail de l’information.
Son parcours professionnel dans les médias — presse écrite puis télévision, notamment au sein de la chaîne Al-Iraqiya — façonne durablement son rapport au réel. Elle y acquiert une discipline du regard, une attention aux faits, mais aussi une conscience aiguë des limites du langage face à la complexité humaine. Plus tard, son installation aux Émirats arabes unis lui permet de poursuivre cette trajectoire plurielle, entre écriture, animation, édition et production de contenus, toujours guidée par une même exigence : ne jamais dissocier la parole de sa responsabilité.
Cette exigence se retrouve également dans sa présence sur les réseaux sociaux. Loin de toute mise en scène excessive, ces espaces deviennent pour elle des lieux de réflexion et de sensibilisation, où les questions sociales et humaines sont abordées avec la même retenue que dans ses textes littéraires. La cohérence entre la voix publique et l’écriture romanesque constitue l’un des traits les plus remarquables de son positionnement intellectuel.
La publication de son premier roman, Samʿat Kulla Shayʾ (J’ai tout entendu), marque une étape décisive. Dès sa parution, le texte s’impose comme une œuvre singulière dans le paysage narratif arabe contemporain. Le roman ne cherche ni l’effet ni la démonstration. Il avance par strates successives, par fragments de mémoire, par silences assumés qui laissent au lecteur un espace actif d’interprétation.
Le titre agit comme une clé éthique autant que narrative. Écouter, ici, ne signifie pas enregistrer passivement, mais accueillir ce qui ne se dit pas frontalement. Les personnages évoluent dans un monde où les blessures individuelles résonnent avec des fractures plus larges, sociales et historiques. Sara Al-Sarrāf refuse toute psychologie explicative. Elle privilégie la suggestion, la retenue, la confiance accordée à l’intelligence sensible du lecteur.
Sur le plan stylistique, son écriture se distingue par une sobriété rigoureuse. Les phrases sont précises, tendues, dépourvues d’ornement inutile. L’émotion naît de la justesse, non de l’accumulation. Ce choix relève d’une véritable éthique de l’écriture : préserver la dignité des personnages, éviter la spectacularisation de la douleur, respecter la complexité du vécu humain. Dans un contexte littéraire souvent dominé par la surenchère émotionnelle, cette retenue apparaît comme une position forte.
Le succès public du roman, classé parmi les ouvrages les plus vendus, confirme que cette exigence n’exclut pas la rencontre avec un lectorat large. Il révèle, au contraire, l’existence d’un public attentif, en quête de récits sincères, capables de toucher sans manipuler.
La reconnaissance institutionnelle vient consolider cette place. Samʿat Kulla Shayʾ figure sur la liste longue de l’International Prize for Arabic Fiction, inscrivant Sara Al-Sarrāf parmi les voix contemporaines suivies avec attention à l’échelle internationale. Elle reçoit également le Prix de la créativité irakienne, distinction qui salue à la fois la qualité littéraire de son œuvre et son apport culturel.
Au-delà des prix, ce qui distingue profondément Sara Al-Sarrāf tient à la nature même de son engagement. Elle n’écrit pas pour occuper une position, ni pour incarner une figure. Son travail explore les zones intermédiaires : celles où l’individu se confronte à la mémoire, au silence, à l’héritage invisible des événements. Sans discours militant explicite, son écriture est traversée par une lucidité constante et un profond respect du lecteur.
Dans le paysage littéraire arabe contemporain, elle occupe ainsi une place discrète mais structurante. Elle appartient à cette génération pour qui la littérature n’est ni refuge nostalgique ni outil de provocation, mais un espace de réflexion lente et nécessaire. Son œuvre ne ferme pas les questions ; elle les maintient ouvertes, vivantes, parfois inconfortables.
Écrire, chez Sara Al-Sarrāf, n’est ni un geste de domination ni un acte de séduction. C’est une pratique intérieure, patiente, exigeante. Une manière d’habiter le monde sans le simplifier, et d’offrir au lecteur un espace rare : celui où le texte n’impose pas, mais accompagne.
Bureau de Paris