Sarra Hannachi n’appartient pas à la catégorie des actrices que l’on peut résumer à un rôle marquant ou à une période de visibilité médiatique. Son parcours se déploie dans une temporalité plus lente, plus exigeante, où chaque apparition semble répondre à une logique interne plutôt qu’à une stratégie de carrière. Elle avance sans bruit, mais avec une cohérence rare, construisant une présence qui se renforce avec le temps plutôt qu’elle ne s’épuise dans l’instant.

Très tôt, son rapport au jeu s’est imposé comme un engagement profond, presque organique. Chez elle, le métier d’actrice n’est pas un espace d’exposition, mais un lieu de traversée. Traversée des corps, des identités, des silences. Elle n’entre jamais dans un rôle pour l’illustrer, mais pour en éprouver les tensions, les zones d’ombre, les contradictions internes. Cette posture explique la nature des projets qu’elle choisit : des œuvres qui refusent la facilité narrative, et qui considèrent le cinéma comme un espace de questionnement plutôt que de démonstration.

Entre la Tunisie et la France, Sarra Hannachi a construit un parcours qui échappe aux catégories habituelles. Elle ne se situe ni dans une logique d’exil définitif, ni dans une fidélité figée à un territoire unique. Son itinéraire artistique est celui d’un va-et-vient assumé, d’un dialogue constant entre des contextes culturels, sociaux et cinématographiques différents. Cette circulation nourrit son jeu et lui confère une densité particulière : celle d’une actrice consciente de la pluralité des regards qui la traversent.

Dans ses interprétations, le corps occupe une place centrale. Non pas comme un simple outil expressif, mais comme un espace de mémoire et de tension. Le corps chez Hannachi porte l’histoire, le trauma, le désir, parfois même la violence sourde des environnements dans lesquels évoluent ses personnages. Elle sait rendre visible ce qui ne se dit pas, faire exister le conflit intérieur par une posture, un regard, une respiration. Son jeu privilégie l’économie, la retenue, la justesse. Elle ne surjoue jamais l’émotion ; elle la laisse affleurer, souvent à la lisière du perceptible.

Ce qui frappe dans son travail, c’est cette capacité à habiter les zones grises. Ses personnages ne sont ni héroïques ni exemplaires. Ils sont souvent fragiles, traversés par le doute, parfois contradictoires. Elle ne cherche pas à les rendre aimables à tout prix, ni à susciter une empathie immédiate. Elle accepte leur complexité, et c’est précisément cette acceptation qui donne à son jeu une force singulière. Le spectateur n’est pas guidé, encore moins rassuré ; il est invité à observer, à ressentir, à s’interroger.

Dans un paysage cinématographique marqué par l’accélération et la standardisation, Sarra Hannachi a fait le choix de la durée. Elle construit sa trajectoire sans céder à la tentation de la visibilité permanente. Chaque projet semble répondre à une nécessité artistique, à une rencontre, à une vision partagée avec un réalisateur ou une équipe. Cette exigence, parfois coûteuse en termes de notoriété immédiate, est aussi ce qui fonde la solidité de son parcours.

Son passage entre différents formats longs métrages, courts, séries ne relève pas d’une dispersion, mais d’une capacité d’adaptation réfléchie. Elle comprend les spécificités de chaque médium et ajuste son jeu sans jamais en altérer l’essence. À l’écran, elle conserve cette même intensité contenue, cette présence qui ne cherche pas à capter l’attention par l’excès, mais par la précision. Elle sait quand se retirer légèrement pour laisser respirer la scène, et quand s’imposer par un simple déplacement ou un silence prolongé.

Avec les années, son travail a gagné en maturité. Cette maturité ne se traduit pas par un appauvrissement de l’émotion, mais par une maîtrise accrue du rythme intérieur du personnage. Elle ne cherche plus à prouver quoi que ce soit. Elle écoute davantage, laisse le temps agir sur le jeu, accepte les creux, les suspensions. Cette relation apaisée au métier donne naissance à des interprétations plus profondes, où chaque détail semble pesé, non pas intellectuellement, mais intuitivement.

Sarra Hannachi appartient à cette génération d’actrices pour lesquelles le cinéma demeure un espace de responsabilité. Responsabilité vis-à-vis des récits racontés, des corps représentés, des silences respectés. Elle ne considère pas le rôle comme une simple opportunité, mais comme un engagement temporaire envers une histoire et un regard. Cette conscience éthique traverse l’ensemble de son parcours et lui confère une singularité précieuse dans un champ souvent soumis à des logiques de production rapides.

Refusant les étiquettes réductrices, elle échappe aux classifications trop étroites. Elle n’est ni une figure militante au sens simplifié du terme, ni une actrice cantonnée à des rôles “identitaires”. Elle est avant tout une interprète qui interroge le monde à travers la matière sensible du jeu. Son cinéma ne proclame pas ; il suggère. Il ne tranche pas ; il ouvre des failles.

Ce portrait ne se veut donc pas un arrêt sur image, mais une lecture d’un mouvement en cours. Le parcours de Sarra Hannachi continue de s’écrire dans cette tension féconde entre exigence artistique et fidélité à soi. Elle avance avec une constance discrète, construisant un langage propre, reconnaissable, qui s’affirme film après film. Dans un temps dominé par l’instantané, elle choisit la durée. Dans un espace saturé de discours, elle privilégie le geste juste et le silence habité.

C’est précisément cette posture qui rend son travail précieux aujourd’hui. Sarra Hannachi rappelle que le métier d’actrice peut encore être un espace de profondeur, de retenue et de pensée. Un espace où l’on ne cherche pas seulement à apparaître, mais à signifier. Un espace où le temps, loin d’être un ennemi, devient un allié.

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