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Sawsan Al Bahiti, la voix qui porte l'Arabie vers les grandes scènes du monde

Sawsan Al Bahiti, la voix qui porte l'Arabie vers les grandes scènes du monde

De la scène de Maraya, à AlUla, où elle réalisa son rêve aux côtés d'Andrea Bocelli, jusqu'au Grand Musée égyptien qui l'accueillera cet automne, la première cantatrice d'opéra saoudienne trace un sillon singulier : celui d'un art réputé lointain que sa voix rend soudain familier, intime, arabe.

Il est des rêves que l'on nourrit si longtemps qu'ils finissent par dessiner à l'avance le décor de leur accomplissement. Sawsan Al Bahiti se souvient d'une image précise, portée depuis ses années d'étudiante : celle d'une scène où elle chanterait auprès d'Andrea Bocelli, lui vêtu de clair, elle de noir. Il y a deux ans, sur la scène de Maraya, dans les paysages minéraux d'AlUla, cette vision est devenue réalité. Le ténor italien et la cantatrice saoudienne ont uni leurs voix le temps d'un duo sur «Time to Say Goodbye», point d'orgue d'une soirée que la première cantatrice d'opéra de son pays décrit aujourd'hui comme l'une des stations les plus marquantes de son parcours.

Ce soir-là, elle ne s'est pas contentée de reprendre le répertoire occidental. Elle a offert un programme où l'art lyrique venait épouser la mémoire arabe, faisant résonner sous une forme opératique des classiques tels que «Lamma Bada Yatathanna». Il y avait, dans ce geste, bien plus qu'une prouesse vocale : la volonté d'habiter un art venu d'ailleurs sans renoncer à ce qui la fonde. Que ce moment eût lieu à AlUla, terre saturée d'histoire et de beauté, n'était pas indifférent. Le lieu semblait répondre à la voix, et la voix au lieu.

Née à Riyad, Sawsan Al Bahiti occupe une place à part dans le paysage culturel du Royaume : celle de première cantatrice d'opéra professionnelle saoudienne. Le titre, elle le sait, engage. Localement, elle incarne l'opéra pour un public qui le découvre ; sur les scènes internationales, elle porte le nom de son pays dans un monde lyrique qui, longtemps, l'ignora. Sa voix se meut avec aisance à travers plusieurs langues, mais c'est au français qu'elle avoue une tendresse particulière, comme si la musicalité de cette langue épousait plus naturellement encore son timbre.

Parmi les jalons de ce chemin, une œuvre occupe une place singulière. Sawsan Al Bahiti évoque «Zarqa Al Yamama» comme l'événement artistique le plus marquant, dont les échos, dit-elle, demeurent d'une chaleureuse résonance. Premier grand opéra produit par l'Arabie saoudite, la partition donne vie à l'une des légendes les plus aimées de l'Arabie préislamique : celle d'une héroïne dont le regard perçait les distances, et qui tenta en vain d'avertir sa tribu d'un péril imminent. Livret en langue arabe signé du poète Saleh Zamanan, distribution mêlant voix internationales et talents saoudiens : l'œuvre fut pensée comme un pont autant que comme une première.

Ce qui frappe la cantatrice, dans le souvenir de ces représentations, tient à la nature du public. Les artistes s'interrogeaient, avant la création, sur l'accueil qui serait réservé à un genre si peu familier. La surprise fut à la mesure de leur inquiétude : une large part des spectateurs découvraient l'opéra pour la première fois, et nombre d'entre eux revinrent, plusieurs soirs de suite, pour en goûter de nouveau la magie. La preuve, à ses yeux, qu'un art peut prétendre à l'universel dès lors qu'on lui adjoint une touche locale, une langue reconnue, une histoire que l'on porte en soi.

Car là réside l'intuition qui guide sa démarche. Longtemps, estime-t-elle, la distance du public à l'opéra tenait moins au genre qu'à sa langue, restée étrangère. Présenté en arabe, revêtu d'une identité saoudienne, le même art devenait soudain intelligible, aimable, proche. «L'opéra possède sa beauté dans l'expression par la voix, par la musique, par la forme», confie-t-elle, et c'est précisément cette beauté qui, un jour, la conduisit à en faire son royaume. Le monde arabe, rappelle-t-elle, chérit depuis toujours la parole et le poème, part intime de son héritage : il était donc naturel qu'il se reconnût dans un art où le verbe se fait chant.

L'engagement de Sawsan Al Bahiti ne s'arrête pas au seuil de la scène. Elle a formé de jeunes chanteurs saoudiens, transmettant un savoir qu'elle dut, à ses débuts, conquérir presque seule. On lui a confié la direction du projet de fondation de l'Orchestre et du Chœur nationaux saoudiens, vaste chantier dont elle a dessiné le plan et supervisé chaque étape, du choix des instrumentistes et des chanteurs jusqu'à l'élaboration de leur programme de formation. Elle salue à cet égard le soutien du ministère de la Culture et de la Commission de la musique, sans lequel un tel édifice n'aurait pu voir le jour.

Un nouvel horizon se dessine désormais du côté du Caire. En novembre prochain, Sawsan Al Bahiti figurera parmi les artistes conviés au «Gala de Danza», accueilli pour la première fois dans la région par le Grand Musée égyptien, à quelques encablures des pyramides de Gizeh. La manifestation entremêle la danse, la musique, la mode et les arts de la scène au cœur des galeries du musée, réunissant sur une même affiche des solistes venus des plus grandes compagnies du monde. Y prendre part, pour la cantatrice, revient à inscrire sa voix dans ce dialogue entre la pierre millénaire et la création vivante.

«L'art ancien et vénérable de l'opéra prouve toujours sa capacité à se renouveler et à épouser chaque époque», observe-t-elle à l'approche de ce rendez-vous. Sa manière à elle de dire que la tradition n'est pas un tombeau, mais un souffle que chaque génération reprend à son compte.

À la question de l'avenir, elle répond par le désir : celui de multiplier les occasions d'exprimer les arts et les talents saoudiens, d'exporter une culture et des récits qui ne sont pas seulement ceux du Royaume, mais ceux d'une péninsule entière, riche d'histoires, de mémoire et de civilisation. Elle rêve aussi de chansons nouvelles, empreintes de l'âme de l'opéra tout en portant sa signature propre, cette empreinte que l'on nommera un jour, simplement, la manière de Sawsan.

Entre le désert d'AlUla et les galeries du Caire, une même trajectoire se poursuit : celle d'une voix qui, en apprenant au monde arabe à aimer l'opéra, apprend à l'opéra à parler arabe.

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