Il est des parcours qui échappent aux catégories rapides et aux récits simplifiés. Celui de Shaimaa Ibrahim appartient à cette zone exigeante où le corps cesse d’être un simple instrument d’expression pour devenir un espace de responsabilité, de maîtrise et de décision. Danseuse classique formée à la rigueur du ballet, elle a progressivement déplacé son centre de gravité vers l’un des territoires les plus invisibles et les plus risqués du cinéma contemporain : celui des cascades et de l’action.
Née en Arabie saoudite et installée en Égypte dès l’enfance, Shaimaa Ibrahim se forme à l’Académie des Arts du Caire avant de rejoindre, en 2004, le Ballet de l’Opéra du Caire. Cette première étape n’est pas seulement artistique : elle forge une discipline corporelle fondée sur la précision, l’endurance et la répétition. Le ballet lui apprend une chose essentielle : le corps n’est jamais laissé au hasard. Il est préparé, contrôlé, pensé dans l’espace et dans le temps.
Ce socle classique deviendra paradoxalement la clé de son passage vers un univers radicalement différent : celui de l’action, du danger et des scènes à haut risque. Là où beaucoup voient une rupture, son parcours révèle une continuité. La danse lui a donné le sens du mouvement exact, de la chute maîtrisée, de la relation millimétrée entre le corps et l’environnement. Autant de compétences essentielles dans le travail de cascade.
Au fil des années, Shaimaa Ibrahim s’impose comme une professionnelle reconnue du département stunt dans le cinéma et la télévision égyptiens. Son nom apparaît désormais sur IMDb dans des fonctions clés : assistante coordinatrice de cascades, assistante directrice d’action, coordinatrice du département stunt. Des rôles de confiance, situés au cœur du dispositif de sécurité et de mise en scène, où l’erreur n’a pas sa place.
Son implication dépasse largement l’exécution physique. Elle participe à la conception des scènes, à l’organisation des équipes, à l’évaluation des risques et à la coordination entre les départements artistiques et techniques. Elle travaille sur des séries et films populaires, souvent à forte exposition médiatique, où la pression est constante et les délais serrés. Dans cet univers, la crédibilité ne se proclame pas : elle se prouve, jour après jour, sur le plateau.
Être une femme dans ce secteur ajoute une dimension supplémentaire à son parcours. Le monde des cascades reste majoritairement masculin, structuré autour de codes de force brute et de hiérarchie rigide. Shaimaa Ibrahim y impose une autre lecture : celle de la compétence, de la préparation et de l’intelligence corporelle. Elle n’occupe pas l’espace par la démonstration, mais par la constance et la fiabilité.
Elle revendique aussi des performances extrêmes, notamment la réalisation de l’un des plus hauts sauts contrôlés exécutés en Égypte, symbole d’un rapport assumé au risque, jamais spectaculaire pour lui-même, toujours encadré par la technique. Chez elle, le danger n’est ni un slogan ni un effet de communication : c’est une donnée professionnelle, intégrée, mesurée et maîtrisée.
Parallèlement à son travail de cascade, elle apparaît ponctuellement à l’écran comme actrice ou danseuse, rappelant que son rapport à l’image ne se limite pas à l’ombre des coulisses. Mais là encore, elle choisit la discrétion. Ce qui l’intéresse n’est pas la visibilité immédiate, mais la solidité du projet global.
Le parcours de Shaimaa Ibrahim dit quelque chose de plus large sur l’évolution du cinéma égyptien contemporain : une professionnalisation accrue des métiers techniques, une reconnaissance progressive du travail invisible, et l’émergence de figures capables de relier tradition artistique et exigences industrielles modernes. Elle incarne cette transition silencieuse, mais décisive.
Son histoire n’est pas celle d’une ascension spectaculaire, mais celle d’une construction patiente. Une trajectoire où le corps devient un outil de précision, le risque une responsabilité collective, et le cinéma un espace de travail exigeant, loin des mythologies faciles.
PO4OR – Bureau du Caire