Il est des trajectoires artistiques qui ne se construisent ni dans l’urgence de la visibilité ni dans la logique spectaculaire du marché, mais dans une fidélité patiente à une nécessité intérieure. Le parcours de Shereen Odeh s’inscrit pleinement dans cette lignée exigeante, où l’art devient à la fois un lieu de mémoire, un espace de soin et une forme de dialogue silencieux avec le monde. À rebours des esthétiques démonstratives, son œuvre se déploie comme une cartographie sensible, nourrie par l’expérience du déplacement, par la charge symbolique des matières et par une réflexion profonde sur l’identité, l’appartenance et la transmission.

Formée à l’Institut des Beaux-Arts au début des années 1990, Shereen Odeh ancre son langage plastique dans une base académique solide, qui lui permet par la suite d’opérer des déplacements formels maîtrisés. Très tôt, le dessin et la peinture ne lui suffisent plus comme seuls vecteurs d’expression. Progressivement, elle s’oriente vers le collage, le mixed media et l’expérimentation matérielle, non par goût de la rupture gratuite, mais par nécessité conceptuelle. Chez elle, le passage d’une technique à une autre correspond toujours à une maturation du regard et à une évolution du rapport au réel.

L’un des traits les plus singuliers de son travail réside dans sa relation à la matière. Le papier, le bois, le tissu, le résineux ou les couches superposées ne sont jamais de simples supports. Ils fonctionnent comme des strates de mémoire, des surfaces où s’inscrivent le temps, l’usure, la persistance et parfois la blessure. Chaque élément matériel porte une charge symbolique précise : le papier évoque la fragilité et la transmission, le bois renvoie aux racines et à la continuité, tandis que la résine agit comme un geste de préservation, une tentative de fixer ce qui menace de disparaître. Cette attention presque méditative à la matérialité confère à son œuvre une profondeur tactile et émotionnelle rare dans le paysage contemporain.

Vivre et travailler entre Montréal et la Jordanie constitue un autre axe structurant de sa démarche. Ce double ancrage géographique ne relève ni de l’exil romantisé ni d’un cosmopolitisme de surface. Il nourrit une tension féconde entre deux régimes de sensibilité. À Montréal, Shereen Odeh s’imprègne de la liberté formelle de l’art contemporain nord-américain, de l’audace des pratiques interdisciplinaires et de la porosité entre les champs artistiques. Cette énergie expérimentale l’encourage à sortir des cadres traditionnels et à affirmer une écriture plastique résolument personnelle. En Jordanie, et plus largement dans son rapport au Moyen-Orient, son travail se charge d’une densité mémorielle et symbolique plus profonde. L’histoire, la culture, la vie quotidienne et les événements qui traversent la région infusent ses compositions d’une gravité contenue et d’une émotion maîtrisée.

Ses œuvres sont ainsi traversées par une iconographie reconnaissable, faite de fruits, de fleurs, de végétaux et de motifs récurrents : grenades, pastèques, figues, branches d’olivier, jasmin, citronniers. Ces éléments, loin d’un décoralisme naïf, forment un vocabulaire symbolique précis. Ils convoquent la terre, la fécondité, la perte et la persistance. Dans le contexte proche-oriental, ces motifs deviennent des signes de résistance silencieuse, des fragments d’une mémoire collective que l’artiste choisit de préserver et de reconfigurer. La présence de la Palestine, de la Syrie, du Liban ou de la Jordanie dans son travail ne s’exprime jamais par un discours frontal ou militant, mais par une poétique du symbole, plus durable et plus universelle.

Cette retenue constitue l’une des forces majeures de son œuvre. Shereen Odeh ne cherche pas à choquer ni à imposer un message univoque. Elle privilégie au contraire une forme de douceur grave, capable de toucher sans contraindre. Dans un monde saturé d’images violentes et de discours polarisés, son art agit comme une respiration. Il propose un espace de contemplation où la douleur peut être reconnue sans être exhibée, et où l’espoir n’est jamais naïf mais patiemment reconstruit. Cette posture confère à son travail une dimension profondément éthique : l’art y devient un acte de responsabilité, un moyen de maintenir l’humanité au cœur du chaos.

La reconnaissance institutionnelle et médiatique dont elle bénéficie aujourd’hui ne doit rien au hasard. Sa sélection parmi les artistes jordaniens à suivre par des plateformes internationales spécialisées dans l’art et la culture contemporaine atteste de la cohérence et de la maturité de son parcours. Cette visibilité s’appuie sur un travail constant, exigeant et sincère, qui refuse les effets de mode tout en dialoguant avec les grandes questions esthétiques et politiques de notre temps. Sa présence active sur les scènes artistiques locales et internationales, ainsi que son engagement dans des projets de diffusion et de partage, renforcent cette position singulière.

Au-delà des œuvres elles-mêmes, Shereen Odeh développe une vision du rôle de l’artiste profondément ancrée dans le réel. Pour elle, l’art n’est ni un refuge hors du monde ni un simple objet de consommation culturelle. Il constitue un langage capable de relier, de réparer et parfois de guérir. Dans des contextes marqués par la guerre, la perte et la fragmentation sociale, elle croit à la capacité des formes artistiques à recréer du lien et à ouvrir des espaces de dialogue. Cette conviction traverse l’ensemble de sa production et lui confère une portée qui dépasse le strict champ esthétique.

Son travail s’inscrit ainsi dans une tradition contemporaine de l’art comme espace de médiation entre l’intime et le collectif. Chaque composition semble proposer une pause, un temps suspendu où le regardeur est invité à ralentir, à observer et à ressentir. Cette temporalité lente, presque résistante, va à l’encontre de la consommation rapide des images et redonne au geste artistique sa densité première. Elle rappelle que certaines œuvres ne cherchent pas à être comprises immédiatement, mais à accompagner durablement ceux qui les rencontrent.

En définitive, le parcours de Shereen Odeh incarne une figure précieuse de l’art contemporain : celle d’une artiste pour qui la création demeure un acte de fidélité à soi-même, à son histoire et à une éthique du regard. Entre Montréal et Amman, entre mémoire orientale et expérimentation occidentale, elle construit une œuvre profondément cohérente, habitée par une douceur ferme et une lucidité sans complaisance. Son art ne promet pas de réponses définitives, mais offre quelque chose de plus rare : un espace de sens, de dignité et d’espérance, où la beauté devient une forme de résistance silencieuse et durable.

Bureau de Paris – PO4OR