L’obtention par Sherine Abdel Wahab du prix AFRIMA en tant que meilleure artiste féminine d’Afrique du Nord dépasse largement le cadre d’une récompense musicale. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde, où se croisent reconnaissance continentale, recomposition des espaces culturels et redéfinition du statut de la chanson arabe dans le paysage africain contemporain. À travers cette distinction, c’est moins un palmarès individuel qui se dessine qu’un moment symbolique, révélateur d’évolutions structurelles longtemps restées en marge du discours médiatique dominant.

Depuis sa création, AFRIMA ambitionne de construire un espace de visibilité panafricain pour les musiques du continent, en dépassant les clivages linguistiques, régionaux et esthétiques. Dans ce cadre, la présence – puis la consécration – d’une artiste issue du monde arabe n’est ni anodine ni purement protocolaire. Elle traduit une reconnaissance implicite de l’appartenance culturelle et musicale de l’Afrique du Nord à un ensemble africain élargi, longtemps fragmenté par des lectures géopolitiques plus que par des réalités artistiques.

Sherine Abdel Wahab occupe, dans ce paysage, une place singulière. Sa trajectoire ne correspond pas à celle d’une artiste façonnée par les logiques de l’internationalisation stratégique ou par des formats calibrés pour l’export. Elle s’est construite dans une relation organique à la langue arabe, à l’émotion populaire et à une tradition vocale exigeante, héritière à la fois du patrimoine égyptien et d’une sensibilité contemporaine. C’est précisément cette tension entre héritage et modernité qui confère à sa voix une portée transversale, capable de dialoguer au-delà de son espace linguistique d’origine.

La récompense AFRIMA intervient à un moment charnière de son parcours. Ces dernières années ont été marquées par des épreuves personnelles, une exposition médiatique parfois intrusive, et une fragilisation publique de son image. Dans ce contexte, le prix ne se lit pas comme un simple retour en grâce, mais comme une forme de rééquilibrage symbolique : la reconnaissance d’un travail artistique au-delà du bruit médiatique, et la réaffirmation d’une légitimité fondée sur la durée, la constance et l’impact émotionnel.

L’album « Betmanni Ansak », salué dans le cadre de cette distinction, illustre cette maturité artistique. Loin de chercher l’effet ou la rupture artificielle, il s’inscrit dans une continuité assumée, où la voix demeure centrale, presque souveraine, et où l’émotion n’est jamais sacrifiée aux tendances. Cette fidélité à une certaine éthique de la chanson explique en partie la résonance durable de Sherine auprès de publics divers, bien au-delà des frontières égyptiennes.

Sur le plan culturel, cette distinction pose une question essentielle : celle de la place de la musique arabe dans l’écosystème africain. Longtemps cantonnée à des circuits spécifiques ou perçue comme extérieure à l’Afrique subsaharienne, elle trouve ici un espace de reconnaissance institutionnelle. Ce mouvement n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une dynamique plus large de décloisonnement, où les circulations artistiques entre Le Caire, Casablanca, Lagos, Abidjan ou Dakar deviennent de plus en plus visibles, portées par les plateformes numériques, les festivals continentaux et une nouvelle génération de programmateurs.

La consécration de Sherine Abdel Wahab à AFRIMA agit ainsi comme un signal. Elle rappelle que l’Afrique n’est pas un bloc homogène mais un ensemble de voix, de rythmes et de récits qui se répondent. Elle souligne aussi que la chanson arabe, lorsqu’elle est portée par une sincérité artistique et une exigence vocale, peut trouver une résonance continentale sans renoncer à son identité.

Pour une artiste dont la relation au public s’est toujours construite sur l’émotion partagée plutôt que sur la stratégie, cette reconnaissance africaine ouvre une perspective nouvelle. Elle ne redéfinit pas son art, mais en élargit le cadre de réception. Elle inscrit sa voix dans une géographie plus vaste, où l’Afrique devient non pas un horizon abstrait, mais un espace de dialogue culturel concret.

Enfin, pour le paysage médiatique et culturel arabe, cette distinction invite à repenser les récits dominants. Elle interroge la tendance à réduire les trajectoires artistiques à leurs épisodes personnels ou à leurs controverses, au détriment d’une lecture de fond du travail et de son impact. En ce sens, le prix AFRIMA attribué à Sherine Abdel Wahab agit comme un rappel salutaire : au-delà des cycles médiatiques rapides, certaines voix continuent de porter, de rassembler et de traverser les frontières.

Ce prix ne clôt pas un chapitre. Il en ouvre un autre, plus large, où la chanson arabe trouve sa place dans une cartographie africaine en recomposition, et où une artiste, éprouvée mais intacte dans son rapport à la musique, retrouve une forme de reconnaissance qui dépasse les contingences immédiates pour s’inscrire dans la durée.

Rédaction : Bureau du Caire – PO4OR