








Shoukran Mortaja n’est pas seulement une artiste présente à l’écran, mais une artiste qui a laissé une grande empreinte dans nos foyers à travers son histoire artistique, au point que nous remarquons dans ses traits quelque chose de nous-mêmes.
Shoukran Mortaja n’est pas une actrice passagère dans la mémoire du drame arabe, mais un état artistique qui s’est construit comme une ville édifiée pierre après pierre, jusqu’à devenir aujourd’hui l’un des visages les plus ancrés dans la conscience syrienne et arabe ; un visage capable de passer de la comédie à la tragédie, de la marge populaire au héroïsme humain, sans jamais perdre sa sincérité ni sa sensibilité intérieure.
Shoukran Mortaja est née à une époque où le drame syrien cherchait encore son propre langage, et elle faisait partie des actrices capables de créer la vie dans toute sa profondeur à l’intérieur du personnage. Dès ses premiers pas, Shoukran Mortaja est entrée dans le monde de l’art comme une actrice croyant à l’idée de travailler continuellement sur elle-même et de présenter l’art sous ses plus belles formes. Elle est ainsi devenue une partie indissociable du milieu artistique, aussi bien au théâtre que dans le drame télévisé… c’est-à-dire dans un état de maturité permanente.
Dans les années quatre-vingt-dix, le drame syrien entrait dans son âge d’or. Des œuvres sociales et historiques apparurent et construisirent une identité entière pour l’écran syrien, et au cœur de cette transformation, Shoukran Mortaja avançait avec ses rôles et sa présence. Elle possédait quelque chose qui ne s’enseigne pas dans les instituts d’art dramatique : la capacité de faire paraître le personnage comme s’il vivait réellement même en dehors des scènes jouées. À ce degré, la conviction occupait une place dans la performance de Shoukran Mortaja, comme si tous ses personnages avaient un passé, un présent et un futur véritables, ainsi qu’une vie qui continue après la fin des épisodes.
D’un autre côté, lorsque la comédie révéla une autre facette de son talent, à l’époque de la comédie arabe, Shoukran Mortaja possédait un sens comique fondé sur l’intelligence et l’observation sociale précise. Elle ne faisait pas rire les gens seulement à travers l’« effet » rapide, mais à travers la construction d’un personnage complet portant ses contradictions, sa faiblesse et son ironie intérieure. C’est pourquoi ses personnages comiques semblaient plus proches des gens et plus semblables à leur vie quotidienne.
Il existe un autre aspect dans l’expérience de Shoukran Mortaja qu’on ne peut ignorer lorsqu’on lit son parcours en profondeur : sa relation à l’art, construite sur la passion et l’appréciation de l’art d’une manière qui dépasse l’explication, mais qui peut être ressentie intérieurement. Sa relation à l’art nous parvient à travers ses œuvres, où nous ressentons la valeur de l’art comme moyen de vie, comme une véritable simulation de la réalité sous toutes ses formes.
La véritable nature de Shoukran Mortaja s’est révélée comme celle d’une actrice possédant une sensibilité organique dans le jeu, ne dépendant pas uniquement de la caméra, mais de l’énergie vivante qui se construit instant après instant entre l’acteur et le spectateur. Elle était la fille du théâtre syrien façonné par de grandes expériences, où le jeu n’était pas simplement une performance technique, mais un acte de culture et de conscience sociale et humaine. C’est dans cet environnement qu’elle apprit comment donner au personnage son rythme intérieur et comment faire du corps lui-même une partie du langage dramatique.
Dans ses expériences, Shoukran Mortaja apparaissait différente dans chaque personnage qu’elle interprétait, et cela en soi est à la fois un don et une expérience. Un visage plus libre et plus spontané apparaissait, comme si chaque nouveau personnage qu’elle jouait la ramenait à son essence première d’actrice amoureuse de la performance vivante. Elle comprenait que le véritable art n’aime pas la performance facile ou directe, c’est pourquoi elle s’appuyait sur la sensibilité humaine du personnage plus que sur l’effet extérieur, et c’est précisément cela qui faisait émerger davantage cet effet extérieur. Ainsi, sa présence, aussi bien sur la scène théâtrale qui constitue sa base, que dans sa présence dramatique, possédait la capacité de créer une relation intime avec le public, même dans les moments comiques les plus bruyants.
Et peut-être que la sincérité dans la performance et la passion, qui ont commencé au théâtre, sont ce qui lui a donné cette flexibilité évidente dans le passage entre différents genres dramatiques. L’acteur qui passe par la scène apprend à écouter le rythme, à contrôler l’émotion, à comprendre l’importance du timing de chaque mouvement, à saisir chaque moment, même le silence autant que la parole, ainsi que la relation directe avec le public, son importance, sa rapidité et sa transparence. Cela peut être observé clairement dans sa performance télévisuelle plus tard, car beaucoup de ses personnages portent cette profondeur théâtrale fondée aussi, en plus de tout cela, sur la construction du personnage de l’intérieur, et non seulement à partir de l’apparence extérieure.
Le théâtre lui a également donné quelque chose d’autre, de plus important : la foi dans le collectif artistique. À une époque dominée par le héros individuel et l’image écrasante de la star, Shoukran Mortaja est restée une actrice connaissant le sens du travail collectif malgré sa célébrité, et cela est un héritage théâtral par excellence. C’est pourquoi elle apparaissait souvent en harmonie dans les œuvres collectives, capable de soutenir la scène, car la mentalité du théâtre enseigne à l’artiste que le succès du spectacle est plus important que l’éclat de l’individu seul.
D’un point de vue symbolique également, on peut dire que le théâtre dans la vie de Shoukran Mortaja n’était pas simplement une étape professionnelle avant d’entrer dans le monde du drame, mais un espace pour affiner sa sensibilité humaine. Le théâtre syrien, avec son histoire critique, politique et sociale, a toujours été lié aux questions de l’être humain arabe : l’oppression, l’identité, la perte et l’ironie noire de la réalité, ainsi que tout ce qui reflète la réalité et l’être humain, et même au-delà. Ces mêmes questions ont continué à résonner, d’une manière ou d’une autre, dans beaucoup des personnages qu’elle a incarnés plus tard à l’écran.
Ainsi, lorsque nous contemplons l’ensemble de son parcours, il apparaît clairement que le succès télévisuel de Shoukran Mortaja n’est pas né du vide, mais de profondes racines théâtrales qui ont fait d’elle une actrice sachant comment « vivre » le personnage. Et peut-être que le secret de sa continuité jusqu’à aujourd’hui réside ici : elle appartient à une génération élevée dans le respect de l’art comme un métier quotidien exigeant, et non comme une industrie de célébrité passagère.
Mais la véritable transformation de sa carrière s’est produite lorsqu’elle a construit sa présence à partir du talent, de l’âme et de l’intelligence. Et c’est précisément pour cela que le public l’a aimée ; parce qu’elle semblait « réelle » dans tous les rôles qu’elle incarnait, malgré leurs différences.
Il existe quelque chose de profond dans sa relation avec le spectateur arabe. Elle n’apparaît pas comme une star lointaine vivant dans de hautes tours, mais comme une femme ressemblant aux gens. Lorsqu’elle pleure à l’écran, ses larmes semblent ne pas être jouées, et lorsqu’elle rit, son rire porte quelque chose de la vie et de l’être humain dans les moments de joie. C’est peut-être pour cette raison qu’elle a réussi à traverser les générations et à rester proche d’un public dont les goûts ont pourtant changé de nombreuses fois au cours des dernières décennies.
Dans le drame syrien en particulier, Shoukran Mortaja a joué un rôle qui dépasse le jeu lui-même. Elle a été témoin des transformations de la société syrienne, de l’ascension du drame puis de ses crises, ainsi que du passage d’une production locale intime à une industrie arabe. Malgré tout cela, elle a conservé l’esprit d’une actrice croyant davantage au personnage qu’au héroïsme absolu.
Ce qui la distingue réellement est sa capacité à extraire la poésie de la vie quotidienne. Ses personnages ne sont pas des héroïnes classiques, mais des femmes réelles : la voisine, la mère, l’employée, la femme avec toutes ses qualités différentes et l’atmosphère de personnages variés, ou celle qui tente de survivre au milieu des ruines sociales et affectives. Mais elle donne à ces personnages une dignité intérieure qui les fait paraître plus grandes que leurs rôles écrits. Et c’est là que réside son véritable génie : transformer la vie quotidienne en quelque chose d’humain et d’artistique.
Avec le développement des réseaux sociaux, Shoukran Mortaja est entrée dans une nouvelle étape de sa relation avec le public. Elle n’est plus seulement une actrice apparaissant à l’écran, mais une personnalité publique dont les gens observent la présence quotidienne et les opinions. Elle a conservé l’image d’une artiste proche parfois, et sensible aux gens à d’autres moments, croyant que l’artiste contemporain ne vit pas seulement à l’intérieur des textes, mais aussi à travers son image humaine.
Peut-être que la singularité de Shoukran Mortaja réside dans le fait qu’elle a cherché la sincérité dans l’art et porté le message que chaque artiste devrait transmettre aux gens à travers chaque personnage. C’est pourquoi son parcours ressemble à un long roman sur la persévérance. Elle fait partie de ces artistes dont la présence gagne en profondeur avec le temps, parce que l’expérience ajoute de nouvelles couches de vie à leurs visages.
Aujourd’hui, lorsqu’on regarde l’histoire du drame syrien, il est impossible de parler de cette mémoire collective sans s’arrêter sur Shoukran Mortaja comme l’une des actrices de sa génération les plus capables de réunir la sensibilité populaire et le professionnalisme artistique. Elle n’est pas seulement une actrice ayant joué des rôles réussis, mais un miroir de couches entières de femmes arabes ; ces femmes qui affrontent la vie parfois avec ironie, parfois avec patience, mais qui continuent malgré tout à vivre.
Enfin, et ce n’est pas la fin, Shoukran Mortaja semble appartenir à une ancienne catégorie d’artistes ; ceux qui construisent leur célébrité à partir du temps. Et le temps seul est le véritable examen de tout artiste. Après toutes ces années, Shoukran Mortaja est toujours capable d’entrer à l’écran de la même manière que les beaux souvenirs entrent dans le cœur : avec douceur, sincérité et une trace qui ne disparaît pas.
Sidra Assi