Dans le débat contemporain sur l’égalité des genres au Maroc, la position de Sofia Slami occupe un espace singulier. Elle ne s’inscrit ni dans une posture de confrontation frontale ni dans un discours consensuel affaibli. Elle travaille dans une zone plus complexe, plus stratégique, celle de la reconfiguration.
Fondatrice du mouvement Houwa Li Hiya et présidente de Man For Woman, elle a fait un choix théorique implicite mais décisif. L’égalité ne peut pas progresser durablement si elle reste pensée comme une revendication portée uniquement par les femmes. Elle doit devenir un déplacement collectif des rapports de pouvoir. Ce déplacement implique les hommes non comme adversaires structurels, mais comme acteurs responsables d’une transformation qui les concerne eux aussi.
Dans un contexte marqué par des héritages patriarcaux profonds, cette approche n’est pas anodine. Elle refuse la simplification binaire. Elle ne nie pas les inégalités. Elle ne nie pas les asymétries historiques. Mais elle introduit une autre question. Comment transformer une structure sans produire une nouvelle polarisation qui la fige davantage.
Le nom même du mouvement, Lui pour Elle, installe une équation. Il affirme que la responsabilité masculine ne doit plus être périphérique dans la lutte pour l’égalité. Cette inversion symbolique est essentielle. Elle déplace la masculinité du centre de la domination vers le centre de la responsabilité.
L’un des gestes les plus structurants de son projet réside dans le choix du terrain éducatif. Intervenir auprès des enfants, proposer des outils pédagogiques, utiliser le jeu pour parler d’égalité, cela signifie comprendre que les inégalités ne naissent pas seulement dans les lois ou les entreprises. Elles s’enracinent dans l’imaginaire. Elles se construisent très tôt, dans les représentations du travail domestique, de l’autorité, du salaire, de la valeur.
En investissant l’enfance, Sofia Slami agit sur la matrice culturelle. Elle ne corrige pas seulement des effets visibles. Elle tente d’influencer la formation même des schémas mentaux. Cette dimension est profondément stratégique. Elle suppose une vision de long terme, une acceptation du temps lent, une conscience que le changement véritable ne se décrète pas, il se prépare.
Son action ne s’arrête pas au champ éducatif. Le travail mené avec les entreprises, les universités et les institutions introduit une seconde dimension, celle de la transformation structurelle. Les chartes, les programmes de sensibilisation, les partenariats internationaux constituent des instruments concrets. Ils traduisent une volonté d’inscrire l’égalité dans les pratiques et non uniquement dans les déclarations.
La cohérence de son projet apparaît dans cette double articulation. Agir sur la génération en formation et agir sur les espaces où le pouvoir s’exerce aujourd’hui. Cette synchronisation crée une tension productive entre le présent et l’avenir.
Un autre point mérite attention. Sofia Slami exprime une certaine réserve face à l’expression masculinité positive. Cette prudence conceptuelle est révélatrice. Elle refuse de figer les identités dans une opposition simpliste entre bon et mauvais modèle masculin. Elle identifie avant tout l’existence de systèmes patriarcaux qui structurent les comportements et les attentes sociales.
Son approche consiste donc moins à célébrer une nouvelle masculinité qu’à remettre en question les dynamiques de pouvoir traditionnelles. Elle propose une redéfinition de la responsabilité masculine, non pas comme renoncement à une identité, mais comme élargissement de celle ci.
Cette posture comporte un risque. En choisissant de travailler à l’intérieur des institutions, elle s’expose à la critique de modération excessive. Elle ne revendique pas une rupture spectaculaire. Elle construit une transformation progressive. Mais cette progressivité ne signifie pas absence de radicalité. Elle traduit une autre compréhension du conflit social.
Dans de nombreuses sociétés, les débats sur l’égalité des genres deviennent des champs de bataille idéologiques. Le discours se polarise. Les positions se durcissent. En introduisant la notion de réconciliation et de collaboration, Sofia Slami tente de désamorcer cette logique d’affrontement.
Ce choix stratégique peut sembler moins spectaculaire qu’un manifeste. Pourtant il engage un chantier plus profond. Modifier la manière dont les hommes perçoivent leur rôle dans la société revient à toucher à un pilier central de l’ordre symbolique. La masculinité n’est pas seulement un comportement individuel. Elle est une construction sociale liée à l’autorité, à la protection, à la réussite économique, à la visibilité publique.
Reconfigurer cette construction implique un travail patient sur les normes. Cela suppose de déplacer les imaginaires sans humilier, de transformer sans exclure, d’interroger sans caricaturer. C’est dans cette tension que se situe son action.
La portée de son engagement ne se mesure pas uniquement à la visibilité médiatique ou au nombre de partenariats. Elle se mesure à la capacité d’introduire une nouvelle grammaire du dialogue. Si la question de l’égalité cesse d’être vécue comme une perte pour les hommes et devient perçue comme un élargissement du champ des possibles pour tous, alors une mutation profonde s’amorce.
Sofia Slami ne propose pas une théorie académique du genre. Elle opère un déplacement culturel. Elle cherche à passer d’un modèle centré sur la domination à un modèle fondé sur la co responsabilité. Cette transition, dans le contexte marocain et plus largement dans l’espace arabe, ouvre une perspective stratégique.
Son travail pose une question fondamentale. Une société peut elle transformer ses rapports de pouvoir sans se fracturer davantage. Peut elle réformer ses structures tout en préservant une cohésion sociale. En répondant par l’inclusion plutôt que par la confrontation, elle tente d’explorer cette voie.
La radicalité de son projet ne réside pas dans la rupture brutale. Elle réside dans la volonté de modifier la structure interne des relations entre les sexes. Si cette modification s’inscrit dans la durée, elle pourrait produire une transformation silencieuse mais durable.
En définitive, l’engagement de Sofia Slami ne se limite pas à la promotion de l’égalité des genres. Il s’inscrit dans une réflexion plus large sur la manière dont une société se réinvente de l’intérieur. Et c’est peut être là que se situe sa dimension la plus structurante.
Bureau de Paris
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