Il est des écrivains qui ne racontent pas une ville : ils en écoutent les silences. Chez Somar Shehadeh, la littérature ne procède ni de la nostalgie ni du témoignage direct. Elle naît d’un travail patient sur la perte : perte du lieu, de la continuité familiale, et de cette évidence du monde que l’exil rend soudain problématique. La Trilogie de Lattaquié s’impose ainsi comme un projet littéraire rare, où la ville devient une structure narrative, et l’absence, une méthode d’écriture.
Tout commence par un geste simple : écouter. Écouter les récits fragmentaires d’une ville traversée par la guerre, recueillir des voix qui ne se pensent pas comme littérature mais comme nécessité de dire. Lattaquié, chez Somar Shehadeh, n’est pas un décor figé ; elle est un espace mouvant, altéré, traversé par des manques successifs. Chaque jour, quelque chose s’y perd. C’est cette lente érosion du réel qui fonde l’économie intime de son écriture.
Le choix d’une trilogie n’est pas formel. Il relève d’une architecture morale. Trois romans, conçus pour être lus indépendamment, mais unis par une même logique : celle du morcellement des destins familiaux. L’auteur y explore trois figures fondamentales de la transmission : les pères, les mères, puis les enfants. Trois générations confrontées, chacune à sa manière, à la rupture, à la séparation, et à l’impossibilité de maintenir intact le fil de la filiation.
Dans Les Exilés (chapitre des pères), la migration est abordée non comme aventure ou choix, mais comme conséquence brutale d’un monde qui se ferme. L’arrestation, la prison, l’absence de nouvelles : le père devient une silhouette lointaine, dont le destin se devine plus qu’il ne se raconte. Le silence, ici, est un personnage à part entière. Il façonne la mémoire de ceux qui restent.
Maisons d’hier (chapitre des mères) déplace le centre de gravité du récit. La maison, espace traditionnellement protecteur, devient lieu de fracture. La maternité s’y trouve traversée par la perte, par l’impossibilité de transmettre un quotidien stable. L’une des scènes fondatrices une mère quittant sa fille le jour même de sa naissance condense la violence muette de l’exil : non pas partir, mais être arrachée au temps même de la naissance.
Enfin, La Vie commence maintenant (chapitre des enfants) introduit une autre tonalité. L’exil n’y est plus seulement subi ; il devient condition d’existence. La génération suivante hérite d’un monde déjà brisé, marqué par le doute, le refus de l’enracinement, parfois même par le désir de suspendre la filiation. La question n’est plus seulement « où vivre ? », mais « faut-il transmettre ? ».
Ce qui frappe dans l’écriture de Somar Shehadeh, c’est sa retenue. Aucun pathos, aucune surenchère émotionnelle. Le style est dépouillé, attentif aux gestes ordinaires, aux phrases non dites. L’auteur travaille la narration comme on travaille une matière fragile : en laissant volontairement des vides, des ellipses, des zones d’ombre. Le lecteur n’est pas guidé ; il est invité à habiter ces manques.
La ville de Lattaquié, loin d’être idéalisée, se transforme en concept littéraire. Elle devient une métaphore du monde méditerranéen contemporain : un espace de départs successifs, de mémoires superposées, de présences fantômes. En ce sens, la trilogie dépasse largement le cadre syrien. Elle dialogue avec une expérience universelle de la perte et de la migration.
Il y a chez Somar Shehadeh une conscience aiguë de la responsabilité narrative. Écrire, pour lui, n’est pas restituer fidèlement le réel, mais lui offrir une forme qui permette de penser ce qui a été brisé. La fiction devient alors un lieu de recomposition éthique : non pour réparer, mais pour rendre lisible.
La Trilogie de Lattaquié s’inscrit ainsi parmi ces œuvres qui refusent la spectacularisation de la douleur. Elle propose une autre voie : celle d’une littérature de l’écoute, du temps long, et de la pudeur. Une littérature où la ville absente continue de parler, précisément parce qu’on accepte de ne plus la posséder.
Dans un paysage littéraire souvent dominé par l’urgence ou la dénonciation directe, Somar Shehadeh choisit la lenteur et la profondeur. Il écrit non pour expliquer, mais pour transmettre une expérience intérieure du monde. Et c’est là, sans doute, que réside la force durable de son œuvre : faire de l’absence non un vide, mais un espace de pensée.
PO4OR
Bureau de Paris