À contre-courant d’un monde artistique dominé par l’urgence de paraître, certaines pratiques choisissent la retenue comme méthode et le silence comme langage. Elles s’inscrivent dans une temporalité lente, presque exigeante, où chaque geste engage une responsabilité envers la forme et le sens. Le travail de Soraya Syed s’inscrit dans cette économie rare de l’attention. Sa calligraphie ne cherche ni l’éclat ni la démonstration ; elle affirme, par la précision du trait et la maîtrise du vide, une conception de l’art comme expérience intérieure et acte de transmission.
Chez elle, la lettre arabe n’est jamais citation ni ornement. Elle devient présence, respiration, espace de pensée. Une écriture qui se construit dans le temps long, loin des effets de surface, et qui redonne au geste calligraphique sa dimension essentielle : celle d’un dialogue silencieux entre le corps, la mémoire et le regard contemporain.
Installée au Royaume-Uni, Soraya Syed développe depuis plusieurs années une pratique singulière de la calligraphie arabe, pensée non comme un vestige décoratif du passé, mais comme un langage vivant, capable d’entrer en dialogue avec les formes contemporaines de l’art visuel, de la performance et de l’espace. Son projet, Art of the Pen, n’est pas une marque personnelle au sens marketing du terme ; il s’agit plutôt d’un cadre de recherche, d’enseignement et de création, au sein duquel la lettre devient un lieu de réflexion.
Chez elle, la calligraphie n’est jamais réduite à une virtuosité graphique. Elle est un acte de présence. Chaque tracé engage le corps, la respiration, le rythme intérieur. Cette relation presque méditative à l’écriture constitue l’un des axes structurants de son travail. Là où l’ère numérique impose la vitesse et la reproductibilité, Soraya Syed revendique la lenteur, la répétition et l’imperfection maîtrisée. Le trait n’est pas corrigé ; il est assumé.
Son parcours s’inscrit à la croisée de plusieurs territoires culturels. Formée aux outils traditionnels de la calligraphie arabe, elle choisit néanmoins de développer son travail dans un contexte occidental, au contact d’institutions artistiques britanniques et internationales. Cette position frontalière n’est jamais revendiquée comme un manifeste identitaire ; elle est vécue comme une condition de travail. La transmission devient alors un enjeu central : comment faire comprendre la profondeur d’un art millénaire sans le folkloriser ? Comment l’inscrire dans des dispositifs contemporains sans le dénaturer ?
La réponse de Soraya Syed passe par la pédagogie et l’expérimentation. Ateliers, masterclasses, résidences, expositions : son activité ne se limite pas à la production d’œuvres finies. Elle investit le processus, le partage, l’apprentissage du regard. Les workshops qu’elle anime, notamment au sein de centres culturels et artistiques reconnus, proposent une approche immersive : comprendre la structure de la lettre arabe, son équilibre interne, sa logique spatiale, avant même d’envisager l’esthétique.
Cette démarche trouve une expression particulièrement aboutie dans ses projets d’exposition immersive. Sounds of Silence constitue à cet égard une œuvre charnière. Pensée comme une expérience multisensorielle, l’exposition articule calligraphie, mouvement, image et silence. La lettre n’est plus seulement inscrite sur un support ; elle habite l’espace, dialogue avec le corps et invite le spectateur à une forme de contemplation active. Le silence, loin d’être une absence, devient un matériau à part entière.
Ce rapport au silence n’est pas anodin. Il renvoie à une conception de l’art comme espace de retrait, de résistance douce à la saturation visuelle et sonore du monde contemporain. Soraya Syed ne cherche pas à imposer un message ; elle propose une disponibilité. Le regardeur est invité à ralentir, à lire autrement, à ressentir le poids symbolique de la lettre avant d’en saisir le sens linguistique.
Dans le paysage artistique actuel, dominé par la recherche de rupture et l’obsession de la nouveauté, son travail se distingue par sa cohérence. Il n’y a pas chez elle de stratégie de choc ou de provocation. La radicalité est ailleurs : dans la fidélité à une pratique exigeante, dans le refus de simplifier, dans l’acceptation du temps long comme condition de la profondeur.
Cette posture confère à son œuvre une portée particulière dans le contexte européen. À travers la calligraphie arabe, Soraya Syed ne défend pas une identité figée ; elle ouvre un espace de dialogue culturel fondé sur la rigueur, le respect des formes et la curiosité intellectuelle. Son travail participe ainsi à une redéfinition contemporaine du patrimoine : non comme un héritage à conserver sous vitrine, mais comme une matière vivante, susceptible de transformation.
Il serait réducteur de lire son parcours uniquement à travers le prisme du genre ou de l’origine. Si le fait qu’elle soit une femme travaillant un art historiquement codifié n’est pas anodin, ce n’est jamais l’axe central de son discours. La légitimité de son travail repose d’abord sur la qualité de sa recherche et la précision de son geste. C’est précisément cette retenue qui renforce la force de son propos.
Aujourd’hui, Soraya Syed s’impose comme une figure discrète mais essentielle du renouveau de la calligraphie arabe contemporaine en Europe. Elle ne revendique ni leadership ni statut d’icône. Elle avance, lettre après lettre, projet après projet, dans une logique de construction patiente. Son œuvre rappelle que la modernité ne réside pas toujours dans la rupture, mais parfois dans la capacité à réactiver des formes anciennes avec une conscience aiguë du présent.
Dans un monde saturé de signes, l’art de Soraya Syed réaffirme une évidence oubliée : écrire peut encore être un acte de silence, et le silence, une forme de langage.
Rédaction – Bureau de Paris