Souhayr Belhassen appartient à cette génération pour laquelle la parole publique n’a jamais été un exercice abstrait. Elle s’est formée dans un monde où écrire, informer, dénoncer engageait immédiatement des conséquences concrètes. Son itinéraire s’inscrit dans une histoire politique précise, marquée par l’autoritarisme, la censure et l’exil, mais aussi par la persistance d’un combat mené sans relâche pour la dignité humaine. Journaliste puis figure centrale des droits humains à l’échelle internationale, elle a fait de la rigueur intellectuelle et de la constance morale les fondements d’un engagement qui traverse les époques sans jamais se diluer.

Née en 1943 à Gabès, dans une Tunisie encore sous protectorat, Souhayr Belhassen grandit dans un contexte où la politique n’est pas un concept abstrait mais une réalité quotidienne, traversée par les luttes d’indépendance, les promesses de souveraineté et les désillusions rapides du pouvoir post-colonial. Très tôt, elle comprend que l’écriture et l’information constituent des espaces de résistance. Son choix de la presse n’est pas celui d’une vocation romantique, mais celui d’un engagement raisonné : observer, documenter, transmettre, sans se départir d’une distance critique.

Formée au droit et aux sciences politiques entre Tunis et Paris, elle développe une double culture intellectuelle qui marquera durablement son regard. Cette articulation entre le Sud et le Nord, entre le monde arabe et l’espace européen, n’est jamais chez elle un simple marqueur identitaire. Elle devient une méthode : comparer, contextualiser, refuser les simplifications idéologiques. En tant que journaliste, notamment pour Jeune Afrique et l’agence Reuters, Souhayr Belhassen s’attache à restituer la complexité des situations politiques tunisiennes et régionales, à une époque où la parole critique est surveillée, parfois réprimée.

Mais son itinéraire ne saurait se réduire à la pratique journalistique. À mesure que les régimes autoritaires verrouillent l’espace public, l’écriture seule ne suffit plus. L’engagement se déplace alors vers le champ associatif et militant. La Ligue tunisienne des droits de l’homme devient l’un de ses principaux lieux d’action. Elle y assume des responsabilités majeures, au prix de pressions constantes, d’assignations, de restrictions de déplacement. L’exil, temporaire, s’impose à elle non comme une rupture mais comme une continuité du combat, déplacé sur un autre terrain.

Cette trajectoire trouve un prolongement décisif lorsqu’elle est élue, en 2007, présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). À ce poste, Souhayr Belhassen accède à une visibilité mondiale, mais elle s’y maintient sans jamais céder à la tentation de la posture. Sa présidence se distingue par une attention particulière aux pays du Sud, aux situations post-coloniales, aux zones où les violations des droits fondamentaux s’exercent dans une relative indifférence internationale. Elle défend une conception exigeante de l’universalité des droits humains : non pas un slogan occidental exportable, mais un principe à traduire dans des contextes politiques et culturels concrets.

Son rapport à la révolution tunisienne de 2011 illustre cette lucidité constante. Si elle en salue l’élan historique, elle en observe également, très tôt, les fragilités structurelles : l’absence de réforme profonde de l’État, la persistance des réseaux anciens, les ambiguïtés de certaines forces politiques. Là encore, Souhayr Belhassen refuse le registre de l’enthousiasme naïf comme celui du désenchantement cynique. Sa parole demeure mesurée, informée, ancrée dans une longue expérience des transitions inachevées.

La reconnaissance institutionnelle arrive sans jamais devenir un objectif en soi. En 2012, la France lui décerne la Légion d’honneur au grade de chevalier, distinction remise par le président François Hollande. Ce geste symbolique consacre une trajectoire franco-tunisienne singulière, inscrite dans une histoire partagée faite de tensions, de dialogues et de responsabilités croisées. Loin de représenter une simple décoration, cet honneur souligne la place qu’occupe Souhayr Belhassen dans le paysage des grandes consciences civiques contemporaines.

Ce qui frappe, à l’examen de son parcours, c’est la cohérence rare entre la pensée et l’action. Jamais elle n’a séparé la défense abstraite des droits humains de leur mise à l’épreuve concrète. Jamais elle n’a confondu visibilité médiatique et efficacité politique. Sa parole reste sobre, parfois austère, mais toujours fondée sur une connaissance précise des dossiers, des institutions, des rapports de force. Dans un monde saturé de prises de position instantanées, elle incarne une temporalité plus longue, celle de la construction patiente et du travail de fond.

Souhayr Belhassen appartient à cette génération de femmes intellectuelles et militantes arabes qui ont refusé les assignations : ni porte-parole folklorique, ni figure instrumentalisée par les discours occidentaux sur la démocratie. Elle s’est tenue à égale distance des pouvoirs autoritaires et des simplifications moralisantes, traçant un chemin exigeant, parfois solitaire, mais profondément structurant pour les luttes contemporaines.

Écrire son portrait aujourd’hui ne relève ni de l’hommage convenu ni de la nostalgie. Il s’agit au contraire de rappeler ce que signifie, concrètement, l’engagement civique dans sa durée : accepter l’inconfort, assumer les contradictions, persévérer sans garantie de victoire. À l’heure où les droits fondamentaux reculent dans de nombreuses régions du monde, la trajectoire de Souhayr Belhassen agit comme un repère. Non un modèle figé, mais une invitation à penser la responsabilité individuelle face à l’histoire.

Dans le silence relatif qui entoure désormais les figures de la constance, son nom continue de circuler comme celui d’une référence sûre. Une femme pour qui la liberté n’a jamais été un mot abstrait, mais un champ de bataille quotidien, mené avec intelligence, dignité et une inaltérable fidélité à l’humain.