Commencer sous une lumière intense ne garantit ni la durée ni la cohérence.
Certaines trajectoires artistiques naissent dans l’exposition maximale, mais peu parviennent à transformer cette visibilité initiale en chemin structuré. Entre reconnaissance précoce et attentes projetées, le risque est grand de rester prisonnier d’une image fondatrice. Le parcours de Soumaya Jouini échappe à cette logique. Il ne se définit ni par son point de départ ni par le souvenir de sa première apparition, mais par une lente construction, patiente et consciente, qui a déplacé le regard du public de l’événement vers le travail, et de la notoriété vers la justesse.

Révélée très jeune au grand public arabe à travers une émission devenue emblématique, Soumaya Jouini aurait pu rester associée durablement à cette première exposition. Beaucoup s’y sont enfermés. Elle, au contraire, a très tôt compris que la visibilité n’est pas une identité, et que la reconnaissance populaire ne constitue pas en soi un projet artistique. Ce discernement, rarement formulé mais perceptible dans ses choix, marque l’ensemble de son parcours ultérieur.

Issue d’un contexte tunisien où la création artistique a toujours entretenu un rapport étroit avec le réel social, Soumaya Jouini n’a jamais abordé le jeu comme une simple performance. Elle s’inscrit dans une génération d’actrices pour lesquelles le rôle ne se réduit pas à une présence à l’écran, mais devient un espace de responsabilité : responsabilité vis-à-vis du corps, du texte, du regard porté sur la femme, et plus largement sur la société. Ce positionnement n’a rien de militant au sens frontal du terme ; il relève plutôt d’une éthique silencieuse du choix.

Son passage progressif vers le cinéma et la fiction télévisée ne s’est pas opéré selon une logique d’accumulation, mais par sélection. Les œuvres auxquelles elle participe témoignent d’un intérêt constant pour des récits où l’individu est pris dans des tensions morales, affectives ou sociales qui le dépassent. Cette attention au contexte, à la densité des situations, confère à son jeu une retenue particulière. Soumaya Jouini ne surjoue pas : elle habite. Elle ne cherche pas à capter le regard, mais à le maintenir.

Ce qui frappe, dans son évolution, c’est la manière dont elle a su se détacher progressivement de l’étiquette de “figure issue du divertissement” pour construire une identité d’actrice crédible, parfois austère, souvent intérieure. Cette transition n’est jamais déclarative. Elle s’opère par le travail, par la constance, par le refus de certains raccourcis. Là où d’autres capitalisent sur la notoriété acquise, elle a choisi le risque relatif de la discrétion, laissant les rôles parler à sa place.

Son rapport au corps à l’écran mérite une attention particulière. Chez Soumaya Jouini, le corps n’est jamais instrumentalisé comme un simple vecteur d’émotion ou de séduction. Il est traité comme un langage à part entière, parfois contraint, parfois exposé, mais toujours inscrit dans une logique narrative précise. Cette maîtrise traduit une conscience aiguë de ce que représente le corps féminin dans les industries culturelles arabes, et du danger permanent de sa simplification.

Avec le temps, son jeu s’est épuré. Les silences ont pris plus de place que les démonstrations. Les regards ont remplacé certains dialogues. Cette évolution témoigne d’un travail intérieur rarement visible mais essentiel : apprendre à faire confiance à la durée, à l’ellipse, à l’inachevé. En ce sens, Soumaya Jouini s’inscrit dans une tradition de jeu méditerranéenne où l’émotion n’est jamais livrée brute, mais filtrée par une forme de pudeur.

Son parcours est également révélateur d’un rapport sain à la notoriété. Présente sur les réseaux sociaux, elle n’en fait pas le centre de son identité artistique. L’espace numérique est pour elle un lieu de contact, non de construction de sens. Cette distance maîtrisée participe de sa crédibilité : elle ne confond pas exposition et légitimité, visibilité et profondeur. Dans un paysage saturé d’images instantanées, cette posture constitue en soi un positionnement.

Il serait réducteur de lire son itinéraire uniquement à travers le prisme de la réussite individuelle. Ce qui se joue chez Soumaya Jouini relève aussi d’une question générationnelle : comment, pour une artiste arabe contemporaine, naviguer entre héritage culturel, attentes du marché et exigence personnelle ? Sa réponse n’est ni spectaculaire ni théorisée. Elle se déploie dans le temps, par ajustements successifs, par une fidélité discrète à une certaine idée du métier.

Aujourd’hui, son nom ne renvoie plus à un événement, mais à une continuité. Une continuité faite de rôles choisis, de présences mesurées, d’un rapport apaisé à l’image. Elle incarne une figure rare : celle d’une actrice qui a accepté de perdre une part de lumière immédiate pour gagner en densité. Et c’est précisément cette densité qui confère à son parcours une valeur durable.

Soumaya Jouini ne cherche pas à incarner un modèle. Elle propose, par son cheminement, une alternative. Une manière de rappeler que le temps long demeure possible dans les industries culturelles arabes, que la maturation artistique n’est pas incompatible avec la reconnaissance, et que l’exigence reste un choix, même lorsque les facilités abondent.

C’est dans cette cohérence silencieuse que réside sans doute la force de son parcours. Une force qui ne s’impose pas, mais qui s’installe. Lentement. Durable­ment.

PO4OR — Bureau de Paris