À première vue, le parcours de Sultan Sooud Al-Qassemi pourrait être lu comme celui d’un acteur central du monde de l’art contemporain arabe. Mais une lecture attentive révèle une construction bien plus exigeante, fondée sur la durée, la méthode et une compréhension aiguë du rôle politique et symbolique des institutions culturelles. Rien, dans son itinéraire, ne relève de l’accident ou de la simple opportunité. Chaque geste, chaque prise de position, chaque choix institutionnel s’inscrit dans une réflexion profonde sur la mémoire, la transmission et la responsabilité intellectuelle.
Son rapport à l’art s’est élaboré très tôt en dehors de toute logique décorative ou patrimoniale au sens étroit. Pour lui, l’œuvre n’existe jamais isolément. Elle est indissociable de son contexte de production, des tensions historiques qui l’ont vue naître, et des regards successifs qui l’ont interprétée, déplacée, parfois instrumentalisée. Cette conscience structurelle explique pourquoi sa pratique de la collection s’est imposée comme un acte de reconstruction narrative plutôt que comme un exercice d’accumulation. Collecter, chez Al-Qassemi, signifie reconstituer des continuités rompues et redonner une visibilité à des trajectoires artistiques longtemps reléguées à la périphérie de l’histoire de l’art mondial.
La fondation qu’il crée au début des années 2010 n’est pas pensée comme un écrin privé ni comme une vitrine identitaire. La Barjeel Art Foundation repose sur une philosophie radicalement publique. Elle assume dès l’origine une mission claire : préserver, documenter et diffuser l’art moderne et contemporain arabe dans toute sa complexité. Le choix du statut non lucratif n’est pas anodin. Il traduit un refus assumé de la financiarisation excessive de l’art et une volonté de replacer les œuvres dans un espace de connaissance et de débat.
Ce qui distingue cette institution, c’est la logique de circulation qui la fonde. Les œuvres ne sont pas immobilisées dans un lieu unique, soumises à une narration figée. Elles voyagent, s’exposent, dialoguent avec d’autres collections, dans des musées et centres culturels sur plusieurs continents. Cette mobilité participe d’une stratégie intellectuelle précise : confronter l’art arabe à d’autres histoires de la modernité, sans hiérarchie implicite, sans exotisation, sans posture défensive. L’objectif n’est pas de réclamer une reconnaissance symbolique, mais de démontrer, par les œuvres elles-mêmes, leur pleine inscription dans les débats esthétiques du XXᵉ et du XXIᵉ siècle.
Le travail d’archivage constitue l’un des piliers les plus déterminants de son projet. Dans de nombreuses régions du monde arabe, la production artistique moderne a souffert de conflits, d’exils, de ruptures institutionnelles et d’un manque chronique de structures de conservation. En constituant une collection cohérente, documentée et accessible, Al-Qassemi agit comme un historien de fait, attentif aux filiations, aux influences croisées et aux discontinuités. Ce travail ne cherche pas à produire une vision idéalisée du passé. Il met au contraire en lumière les fractures, les tensions idéologiques et les débats esthétiques qui ont traversé les sociétés arabes.
Cette approche se double d’une réflexion constante sur le rôle des institutions culturelles dans le monde arabe contemporain. À travers ses écrits et ses interventions publiques, Al-Qassemi interroge frontalement la fonction des musées, notamment dans les pays du Golfe. Il souligne les risques d’un modèle fondé exclusivement sur l’attractivité touristique et l’événementiel, au détriment de l’ancrage local. Pour lui, une institution culturelle ne peut remplir sa mission que si elle est appropriée par ses propres sociétés, intégrée aux pratiques quotidiennes, et perçue comme un espace de pensée partagé.
Cette insistance sur le public local n’est ni théorique ni rhétorique. Elle s’inscrit dans une conception exigeante de l’éducation artistique. Le musée n’est pas un lieu de consommation rapide, mais un espace de formation du regard, d’apprentissage du doute et de construction critique. Cette vision explique son intérêt pour les programmes de médiation, les partenariats académiques et les collaborations transrégionales. L’institution culturelle devient alors un acteur civique à part entière, capable d’influencer durablement les imaginaires collectifs.
Son ancrage académique renforce cette posture. Formé à l’histoire de l’art et à la culture visuelle, Al-Qassemi mobilise une méthode analytique rigoureuse dans son rapport aux œuvres. Il ne se contente pas de les exposer ; il les contextualise, les met en relation, les interroge. Cette compétence théorique lui permet de dialoguer avec des chercheurs, des conservateurs et des artistes sur un terrain commun, sans posture de surplomb ni simplification didactique. Elle explique également la reconnaissance dont il bénéficie dans les milieux universitaires internationaux, où ses interventions sont attendues pour leur densité intellectuelle et leur clarté conceptuelle.
L’un des aspects les plus significatifs de son travail réside dans le refus des récits homogénéisants. L’art arabe qu’il défend n’est jamais présenté comme un bloc identitaire. Il est pluriel, traversé par des différences géographiques, linguistiques, idéologiques et esthétiques. Cette pluralité n’est pas un problème à résoudre, mais une richesse à préserver. Elle permet de déconstruire les lectures simplistes et d’ouvrir des espaces de comparaison féconds avec d’autres modernités artistiques, en Asie, en Afrique ou en Amérique latine.
Cette posture critique s’accompagne d’une éthique claire face au marché de l’art. Dans un contexte global marqué par la spéculation et la transformation des œuvres en actifs financiers, Al-Qassemi défend une conception résolument culturelle de la collection. L’œuvre est avant tout un vecteur de sens, un outil de réflexion et un bien commun potentiel. Cette conviction se traduit par une politique de prêts active, par des collaborations avec des institutions publiques et par une transparence rare dans le fonctionnement de la fondation.
Au-delà de son rôle institutionnel, Sultan Sooud Al-Qassemi agit comme un médiateur entre les générations. Il établit des ponts entre les artistes pionniers du modernisme arabe et les créateurs contemporains, montrant comment certaines questions identité, exil, modernité, pouvoir traversent les décennies sous des formes renouvelées. Cette capacité à penser la continuité sans nier les ruptures confère à son travail une profondeur historique peu commune.
Un buste doré consacré à Sultan Sooud Al-Qassemi ne saurait donc se limiter à l’éloge d’un parcours individuel. Il doit rendre compte d’un projet intellectuel structurant, où l’art devient un champ de responsabilité et non de prestige. Son itinéraire incarne une vision exigeante de la culture : une culture qui ne se contente pas d’exister, mais qui pense, interroge et transmet. À ce titre, son rôle dans la construction du paysage artistique arabe contemporain s’impose comme essentiel, durable et profondément nécessaire.
Ali Al-Hussien -Paris