Suzanne Bresseau Hussein a longtemps été perçue à travers une formule réductrice qui masque la réalité de son rôle intellectuel. Bien plus qu’une épouse, elle fut une partenaire de pensée, une médiatrice culturelle et une présence décisive au cœur de l’un des projets intellectuels majeurs du XXᵉ siècle.
Née en France à la fin du XIXᵉ siècle, Suzanne Bresseau grandit dans un milieu cultivé où la littérature, la musique et les langues étrangères constituent une discipline quotidienne de l’esprit. La culture n’y est pas un signe extérieur de distinction, mais une exigence intérieure. Rien, dans ce parcours, ne la destinait à jouer un rôle dans l’histoire intellectuelle de l’Égypte moderne. Et pourtant, c’est précisément cette absence de programme, cette liberté de regard, qui feront d’elle une figure singulière.
La rencontre avec Taha Hussein à Paris ne relève pas du mythe romantique, mais d’une reconnaissance intellectuelle immédiate. Étudiant égyptien aveugle, animé par une rigueur méthodologique exceptionnelle, Taha Hussein cherche à comprendre la culture occidentale de l’intérieur, sans fascination ni soumission. Suzanne, de son côté, perçoit en lui un esprit autonome, déjà formé, avec lequel le dialogue est possible sur un pied d’égalité. Leur relation se construit d’emblée sur ce principe fondamental : la réciprocité.
Ce qui distingue Suzanne Bresseau Hussein de nombreuses figures féminines associées à de grands intellectuels tient à la nature concrète de son engagement. Elle lit pour lui, certes, mais surtout avec lui. Lire devient un acte partagé, une activité critique. Elle ne transmet pas seulement des textes, elle en restitue les nuances, les contextes, les débats internes. Sa voix devient un instrument de travail, un outil d’analyse. À travers elle circulent les œuvres majeures de la littérature française et européenne, mais aussi les tensions, les contradictions et les évolutions de la pensée moderne.
Il serait cependant erroné de la considérer comme une simple intermédiaire. Suzanne n’impose jamais un modèle culturel ni une grille de lecture étrangère. Elle comprend que la force du projet de Taha Hussein réside dans sa capacité à interroger la tradition arabe à partir de ses propres fondements. Son rôle consiste à ouvrir des perspectives, à nourrir la comparaison, à encourager la méthode critique, sans jamais dicter de conclusions. Cette posture, d’une modernité remarquable pour son époque, donne à leur collaboration une profondeur durable.
Installée en Égypte, Suzanne doit affronter un environnement social et culturel souvent hostile. Elle est étrangère, occidentale, femme, et épouse d’un intellectuel dont les positions dérangent l’ordre établi. Les suspicions, les procès d’intention et les caricatures ne manquent pas. Pourtant, elle ne répond ni par la plainte ni par la revendication. Sa stratégie est celle de la constance. Elle choisit le travail silencieux, la fidélité à une éthique de la connaissance et le respect absolu de l’autonomie intellectuelle de son mari.
Son livre Avec toi constitue à cet égard un document d’une valeur exceptionnelle. Loin de toute hagiographie, Suzanne y livre un témoignage d’une grande sobriété sur la vie quotidienne partagée avec un homme devenu une figure publique majeure. Elle y évoque les tensions, les moments de découragement, les périodes de doute, mais aussi la discipline et la solitude inhérentes à la vie intellectuelle. Ce texte n’est ni une confession intime ni un simple récit conjugal : c’est une archive sensible de la fabrique du savoir.
Politiquement, Suzanne Bresseau Hussein se tient toujours à distance des postures. Elle comprend que l’influence la plus durable n’est pas celle qui s’affiche, mais celle qui structure en profondeur. Elle incarne, avant même que l’expression ne soit consacrée, une forme de diplomatie culturelle : un art du passage entre les langues, les traditions et les systèmes de pensée. Grâce à elle, le projet intellectuel de Taha Hussein acquiert une dimension véritablement transnationale, sans jamais perdre son ancrage local.
Après la disparition de son mari, Suzanne adopte une position d’équilibre rare. Elle ne cherche ni à s’ériger en gardienne autoritaire de son héritage, ni à s’effacer complètement. Elle veille à préserver la mémoire sans la figer. Elle sait que la pensée n’a de valeur que si elle demeure vivante, discutée, parfois contestée. Refusant toute sacralisation, elle défend une conception ouverte de l’héritage intellectuel.
Relire aujourd’hui le parcours de Suzanne Bresseau Hussein, c’est interroger nos propres critères de reconnaissance. Comment mesurer l’apport de celles et ceux qui n’ont pas signé les œuvres, mais sans lesquels ces œuvres n’auraient pas vu le jour ? Comment nommer ce travail invisible, patient, quotidien, qui soutient les grandes constructions intellectuelles sans jamais en revendiquer la paternité ?
Suzanne Bresseau Hussein n’a pas seulement accompagné un grand penseur. Elle a partagé avec lui le risque de la pensée, la solitude de la recherche et la rigueur du doute. Elle a contribué à façonner un espace de dialogue entre la France et le monde arabe, non par le discours, mais par la pratique quotidienne de la traduction intellectuelle.
En ce sens, elle mérite d’être reconnue pour ce qu’elle fut réellement : une figure essentielle de la modernité intellectuelle, dont la discrétion n’a jamais été synonyme d’effacement, mais d’exigence, de fidélité et de lucidité.