Il est des trajectoires artistiques qui ne se lisent pas comme une success story, mais comme une lente sédimentation de choix esthétiques, de déplacements géographiques et de confrontations intimes avec la question du regard. Le parcours de Tawfeek Barhom appartient à cette catégorie exigeante. Ni fulgurant ni opportuniste, il s’est construit dans un rapport constant à la complexité : complexité des identités, des langues, des appartenances et des récits. Acteur d’abord, reconnu dans le paysage du cinéma européen et moyen-oriental, Barhom s’impose aujourd’hui comme cinéaste à part entière, en franchissant un seuil décisif avec I’m Glad You’re Dead Now, film court mais dense, qui marque un déplacement net vers un cinéma de l’intime et de la responsabilité.
Né en 1990 à عين رافا (Ein Rafa), dans un espace géographique et symbolique saturé de tensions, Tawfeek Barhom grandit dans une réalité où l’identité n’est jamais donnée, mais toujours négociée. Cette donnée initiale irrigue l’ensemble de son parcours artistique. Très tôt, le jeu devient pour lui un lieu d’expérimentation : non pas un espace de projection narcissique, mais un laboratoire où se travaillent la retenue, l’écoute et la précision. Contrairement à une certaine tradition de surjeu souvent associée aux récits de l’exil ou du conflit, Barhom adopte une économie du geste. Son jeu est intériorisé, parfois presque ascétique, comme s’il cherchait moins à représenter une émotion qu’à en cartographier les contours.
Sa reconnaissance internationale intervient avec Dancing Arabs (Arabes dansants), où il incarne une jeunesse palestinienne confrontée à la violence sourde de l’intégration et de l’effacement. Ce rôle, devenu emblématique, aurait pu l’enfermer dans une typologie précise : celle du personnage « identitaire », assigné à la représentation d’un conflit ou d’une altérité. Barhom choisit l’inverse. Sa filmographie se déploie ensuite par déplacements successifs, refusant la répétition et l’enfermement. On le retrouve dans Ya Tayr El Tayer (Le Chant des mariées / The Idol), puis dans des productions européennes et internationales où il travaille des registres très différents : du cinéma d’auteur à des projets à large diffusion comme Mary Magdalene ou The Rhythm Section. Chaque fois, il ajuste sa présence, jamais envahissante, toujours située.
Ce qui frappe chez lui, c’est cette capacité à exister à l’écran sans occuper tout l’espace. Barhom ne cherche pas la centralité à tout prix ; il accepte la périphérie, le silence, la marge. Cette posture annonce déjà le cinéaste qu’il deviendra. Car derrière l’acteur se dessine progressivement un regard de metteur en scène : un regard attentif aux structures invisibles, aux relations de pouvoir, aux non-dits. Le passage à la réalisation ne relève donc pas d’une reconversion opportuniste, mais d’une continuité logique.
Avec I’m Glad You’re Dead Now, Tawfeek Barhom franchit un seuil symbolique et esthétique. Le titre, frontal et dérangeant, annonce d’emblée un cinéma qui refuse la consolation facile. Le film ne cherche pas à expliquer ; il expose. Il ne moralise pas ; il met en tension. À travers une narration resserrée, Barhom explore les zones grises de la relation à l’autre : l’amour, la haine, la culpabilité, la mémoire. Le récit s’ancre dans une expérience profondément subjective, mais il parvient à toucher à l’universel, précisément parce qu’il ne cherche jamais à l’illustrer de manière démonstrative.
Sur le plan formel, le film révèle un sens aigu de la composition et du rythme. Le cadre est pensé comme un espace de contrainte, presque carcéral, où les corps peinent à trouver leur place. La caméra n’est jamais spectaculaire ; elle observe, insiste, parfois dérange. Barhom adopte une mise en scène de la retenue, où chaque plan semble pesé, mesuré, comme si le film lui-même avançait avec prudence dans un territoire émotionnel instable. Cette rigueur formelle confère au film une densité rare, particulièrement remarquable pour un court métrage.
Le choix de se diriger lui-même dans ce film n’est pas anodin. Il engage une réflexion sur la frontière entre l’intime et le public, entre l’expérience vécue et sa transposition artistique. Barhom ne se place pas au-dessus de son sujet ; il s’y expose. Mais cette exposition n’a rien de confessionnel. Elle relève plutôt d’une mise à distance lucide, presque clinique, où l’émotion est contenue, filtrée, jamais exploitée. En cela, I’m Glad You’re Dead Now s’inscrit pleinement dans une tradition européenne du cinéma d’auteur, tout en conservant une sensibilité profondément liée à des enjeux moyen-orientaux contemporains.
La reconnaissance institutionnelle du film, couronnée par la Palme d’Or du court métrage, ne doit pas être lue comme un aboutissement, mais comme un point d’inflexion. Elle consacre un regard, plus qu’une œuvre isolée. Elle inscrit Tawfeek Barhom dans une nouvelle génération de cinéastes transnationaux, pour qui la question de l’identité n’est plus un slogan, mais une matière à travailler, à déconstruire, à reconfigurer. Son cinéma ne propose pas de réponses ; il ouvre des espaces de friction, où le spectateur est invité à interroger ses propres certitudes.
Aujourd’hui, Tawfeek Barhom occupe une position singulière dans le paysage cinématographique contemporain. Ni figure médiatique sur-exposée, ni auteur replié sur un cercle confidentiel, il avance avec une cohérence rare. Sa trajectoire témoigne d’un refus des raccourcis et d’une fidélité à une éthique du travail artistique fondée sur la durée, l’exigence et la responsabilité. Acteur devenu cinéaste, il n’abandonne pas le jeu ; il le prolonge autrement, en le plaçant au cœur d’un dispositif de sens.
Lire le parcours de Tawfeek Barhom, c’est comprendre que le cinéma peut encore être un espace de pensée, un lieu où l’on accepte de ne pas tout résoudre, de ne pas tout montrer. C’est aussi reconnaître l’émergence d’un auteur pour qui l’art n’est ni un refuge ni une tribune, mais un champ de tensions à habiter pleinement. À ce titre, son œuvre à venir est attendue non comme une promesse spectaculaire, mais comme la poursuite d’un dialogue exigeant entre le monde et le regard qui le traverse.
Rédaction — PO4OR
Paris