Ufuk Emiroglu n’appartient pas à une génération pressée de se raconter. Son cinéma s’est construit dans le temps long, à distance des effets de mode et des narrations spectaculaires. Il procède d’un mouvement plus exigeant : celui qui consiste à interroger l’origine, la filiation, l’héritage idéologique et la manière dont une mémoire intime devient un fait politique. Chez elle, le geste cinématographique ne relève jamais de la démonstration. Il s’inscrit dans une économie de la retenue, où chaque image porte le poids d’une histoire qui ne cherche ni à convaincre ni à séduire, mais à comprendre.
Née en 1980 à Antalya, en Turquie, Ufuk Emiroglu grandit dans un environnement où la politique n’est pas un concept abstrait mais une réalité quotidienne, incarnée, parfois douloureuse. Fille d’un militant turc d’extrême gauche, elle est très tôt confrontée à la force des idéaux, mais aussi à leurs conséquences concrètes sur les corps, les familles et les trajectoires individuelles. Cette enfance marquée par l’utopie et la désillusion constitue le socle invisible de son œuvre. Lorsqu’elle s’installe en Suisse et poursuit ses études à la HEAD – Genève, elle n’abandonne pas cette mémoire : elle la déplace, la transforme, la met à l’épreuve du regard.
De l’est vers l’ouest, son parcours n’est pas une simple migration géographique. Il est un déplacement intérieur. Loin de chercher l’assimilation ou l’effacement, Ufuk Emiroglu construit une position singulière : celle d’une cinéaste qui regarde le monde occidental avec une conscience forgée ailleurs, et qui interroge l’Orient sans nostalgie ni mythification. Ce va-et-vient permanent entre les rives devient la matière même de son cinéma. Non pas un cinéma de l’entre-deux au sens flou, mais un cinéma de la tension, où les contradictions ne sont jamais résolues artificiellement.
Son film Mon père, la révolution et moi (2013) cristallise cette démarche avec une rare justesse. À travers une enquête familiale d’une grande pudeur, la réalisatrice revisite l’histoire de son père, ses engagements, ses espoirs et ses défaites. Mais le film dépasse très vite le cadre autobiographique. Il devient une réflexion sur la transmission politique, sur ce que les révolutions laissent derrière elles, et sur la difficulté de vivre avec un héritage idéologique dans un monde qui a changé de langage. Ici, la caméra n’accuse pas. Elle écoute. Elle observe les silences, les hésitations, les zones d’ombre. Le récit avance par fragments, comme une mémoire qui se recompose sans jamais se refermer.
Ce qui distingue profondément le cinéma d’Ufuk Emiroglu, c’est son refus de la posture. Elle ne filme ni pour régler des comptes ni pour produire un discours militant simplifié. Son regard est critique, mais jamais dogmatique. Elle sait que la complexité humaine échappe aux slogans, et que la fidélité à une histoire passe parfois par la remise en question de ses mythes fondateurs. En cela, son travail s’inscrit dans une tradition exigeante du cinéma documentaire et essayistique, où l’image devient un espace de pensée.
Cette exigence se prolonge dans ses œuvres ultérieures, notamment J’ai trop aimé le monde, adaptation filmique d’un texte de Charles-Ferdinand Ramuz, diffusée sur la RTS. Là encore, le choix n’est pas anodin. Ramuz, écrivain de la condition humaine et des contradictions morales, résonne profondément avec les préoccupations de la cinéaste. À travers cette adaptation, Ufuk Emiroglu explore la fragilité du lien entre l’individu et le monde, entre l’amour de la vie et la conscience de sa finitude. Le théâtre, la littérature et le cinéma dialoguent dans une forme épurée, presque ascétique, qui privilégie la densité du sens à l’abondance des signes.
Sur le plan formel, son cinéma se caractérise par une grande attention au cadre, au rythme et au son. Chaque plan semble pensé comme un espace de respiration, où le spectateur est invité à habiter l’image plutôt qu’à la consommer. Cette approche témoigne de son travail transversal : scénariste, réalisatrice, parfois cheffe opératrice, elle maîtrise l’ensemble du dispositif cinématographique sans jamais en faire un étalage technique. La technique est toujours au service d’une éthique du regard.
Aujourd’hui installée à Genève, Ufuk Emiroglu occupe une place singulière dans le paysage cinématographique suisse et européen. Elle n’appartient ni au cinéma institutionnel rassurant ni à une marge folklorisée. Elle se tient dans une zone de vigilance critique, où la création reste indissociable de la responsabilité. Son engagement, y compris dans l’espace public et artistique, témoigne d’une continuité rare entre la vie et l’œuvre. Mais là encore, elle refuse l’instrumentalisation. L’art, chez elle, n’est pas un mégaphone : c’est un lieu de questionnement.
Dans un monde saturé d’images et de récits simplifiés, le travail d’Ufuk Emiroglu rappelle que le cinéma peut encore être un espace de lenteur, de profondeur et de doute. Un espace où l’on accepte de ne pas conclure trop vite, de laisser les contradictions ouvertes, et de reconnaître que certaines blessures ne se referment pas, mais peuvent être regardées avec justesse. De l’est à l’ouest, de l’intime au politique, son œuvre trace une ligne claire : celle d’une cinéaste pour qui filmer, c’est avant tout assumer la complexité du réel.
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