Walaa Al Jundi s’inscrit dans cette lignée rare d’artistes pour lesquels la musique ne relève ni de la performance instantanée ni de la visibilité accélérée, mais d’un travail intérieur, lent et profondément enraciné. À rebours des trajectoires formatées par les logiques de l’industrie contemporaine, son parcours se construit dans une fidélité exigeante à la mémoire sonore arabe, à ses modes, à ses silences et à ses responsabilités. Elle n’aborde jamais le chant comme un simple outil d’expression, mais comme un lieu de transmission, un espace où se croisent héritage, conscience et choix esthétiques.
Née au Liban dans un environnement imprégné de récitation coranique, de psalmodie et d’écoute attentive, Walaa Al Jundi a grandi dans un univers où la voix était d’abord une discipline avant d’être un plaisir. Cette immersion précoce dans les structures mélodiques et rythmiques a façonné une relation organique au son. Le chant s’est imposé non comme une rupture, mais comme un prolongement naturel de cette culture de l’oreille et de la justesse. Très tôt, elle comprend que la voix ne peut être dissociée de la connaissance, et que l’émotion véritable ne naît jamais de l’effet, mais de la maîtrise et de l’intention.
Son rapport au répertoire arabe classique illustre cette approche rigoureuse. Interpréter Oum Kalthoum, Mohammed Abdel Wahab ou Wadih El Safi ne relève pas, chez elle, d’un exercice de style ou d’un hommage nostalgique. Il s’agit d’un dialogue vivant avec une tradition exigeante, qui impose une compréhension fine des maqâms, du souffle et de la durée. Walaa Al Jundi ne cherche pas à moderniser artificiellement ces œuvres ni à les figer dans une sacralité intimidante. Elle les habite, avec retenue, consciente de la responsabilité qu’implique chaque note portée devant un public qui reconnaît, compare et écoute avec mémoire.
L’expérience des émissions télévisées de grande audience a constitué un moment charnière dans son parcours. Sa participation à un programme comme The Voice lui a offert une visibilité considérable, mais elle n’a jamais laissé cette exposition définir son identité artistique. Là où beaucoup se laissent absorber par la mécanique du spectacle, elle a su préserver une distance critique. Cette étape n’a pas été un aboutissement, mais une transition, un passage parmi d’autres dans un cheminement plus vaste. Elle a compris très tôt que la notoriété, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un projet clair, peut devenir un piège plutôt qu’un levier.
Ce choix de retenue se manifeste également dans sa relation au temps. Walaa Al Jundi refuse la précipitation qui domine aujourd’hui les carrières musicales. Elle privilégie la maturation, l’apprentissage continu et la cohérence artistique. Son intérêt pour le luth, qu’elle pratique avec sérieux, témoigne de cette volonté de comprendre la musique de l’intérieur. L’instrument n’est pas un accessoire, mais un outil de pensée musicale, un prolongement de la voix. Cette double compétence lui permet d’aborder le chant non comme une prouesse isolée, mais comme une construction globale, où la mélodie, le texte et l’intention forment un ensemble indissociable.
Dans un paysage musical arabe souvent soumis à la standardisation et à la recherche de rentabilité immédiate, son positionnement apparaît singulier. Elle ne s’inscrit ni dans la reproduction mécanique du passé ni dans la rupture artificielle. Son travail explore une voie intermédiaire, exigeante, où la tradition demeure une source vivante et non un décor. Cette posture lui confère une crédibilité particulière auprès d’un public attentif, mais aussi auprès de musiciens et de connaisseurs qui reconnaissent la justesse de son approche.
La question de la féminité artistique traverse également son parcours, sans jamais se transformer en discours revendicatif. Walaa Al Jundi incarne une présence scénique sobre, fondée sur la voix et l’écoute, loin des stratégies de séduction visuelle. Cette sobriété n’est pas un retrait, mais une affirmation. Elle rappelle que, dans la musique arabe, l’autorité artistique a longtemps été portée par des femmes capables d’imposer leur temporalité et leur profondeur, indépendamment des normes imposées par le regard extérieur.
Ce qui distingue fondamentalement Walaa Al Jundi est peut-être sa capacité à résister à l’effacement du sens. Dans un contexte où la musique est souvent réduite à un flux continu de contenus consommables, elle défend une conception du chant comme acte de présence. Chanter, pour elle, signifie s’exposer, assumer une filiation, accepter la lenteur et le risque. Cette posture exigeante limite peut-être la diffusion massive, mais elle garantit une densité artistique qui s’inscrit dans la durée.
À travers ses choix, elle dessine un autre modèle de réussite, fondé non sur la domination des plateformes, mais sur la construction patiente d’une voix reconnaissable, crédible et habitée. Son parcours rappelle que la musique arabe dispose encore de ressources profondes, capables de dialoguer avec le présent sans renoncer à leur épaisseur historique. Elle incarne ainsi une génération consciente, pour laquelle l’héritage n’est ni un poids ni un refuge, mais un espace de travail et de responsabilité.
Walaa Al Jundi ne cherche pas à occuper le centre du paysage médiatique, mais à y inscrire une présence juste. Cette discrétion apparente est en réalité un choix stratégique et éthique. Elle témoigne d’une compréhension fine des enjeux contemporains de la création musicale et d’une volonté de préserver l’essentiel dans un environnement saturé. À ce titre, son parcours mérite d’être lu non comme une trajectoire individuelle isolée, mais comme le symptôme d’un renouveau possible, fondé sur la connaissance, la retenue et la fidélité au sens.
Bureau de Beyrouth