






Entre le réel et l'imaginaire, une certaine idée du cinéma.
Il y a des cinéastes qui racontent des histoires, et d'autres qui semblent chercher, derrière chaque histoire, une manière différente de regarder le monde. Chez Yasir Alyasiri, l'intérêt ne réside pas seulement dans ce que la caméra révèle, mais dans ce qu'elle laisse deviner. Une présence invisible, une inquiétude sans visage, un silence qui précède l'événement : autant de possibilités offertes à une image lorsqu'elle cesse de vouloir tout expliquer.
Le parcours du réalisateur irakien traverse plusieurs territoires de la création audiovisuelle, de l'image musicale à la fiction cinématographique, du récit humain aux univers fantastiques. Mais réduire cette trajectoire à une succession de genres reviendrait à négliger une question plus essentielle : qu'est-ce qui pousse un créateur à rechercher, dans des formes aussi différentes, une même puissance de fascination ?
Il serait facile de mesurer une carrière au nombre de ses réalisations, aux distinctions reçues ou aux noms qui l'accompagnent. Ces éléments appartiennent à la reconnaissance professionnelle. Ils ne disent pourtant pas tout de la relation qu'un cinéaste entretient avec son art.
Ce qui mérite d'être interrogé, dans le cas de Yasir Alyasiri, est précisément cette relation entre la construction d'un monde et l'émotion qu'il peut faire naître. Car le cinéma ne commence pas nécessairement lorsque la caméra se met en mouvement. Il commence parfois bien avant, dans cette intuition qu'une réalité visible dissimule une autre réalité, plus difficile à saisir.
AVANT L'HISTOIRE, IL Y A LE REGARD
Une image ne possède pas seulement un contenu. Elle possède une intention, un rythme, une manière d'organiser notre attention. Deux réalisateurs peuvent filmer le même couloir, la même fenêtre ou le même visage sans produire la même expérience. Ce qui change n'est pas l'objet, mais la relation que la mise en scène établit entre cet objet et celui qui le regarde.
L'univers cinématographique de Yasir Alyasiri offre plusieurs occasions de réfléchir à cette distinction. Ses incursions dans le suspense, le fantastique et le cinéma de genre placent régulièrement le spectateur dans une situation particulière : celle de voir sans nécessairement comprendre, de pressentir avant de savoir.
La caméra peut alors devenir autre chose qu'un instrument d'enregistrement. Elle organise une attente. Elle décide de la distance entre nous et les personnages. Elle transforme un espace ordinaire en territoire incertain.
Cette conception de l'image est particulièrement intéressante chez un réalisateur dont la pratique s'est développée à travers différents formats audiovisuels. L'image musicale, l'image publicitaire et l'image cinématographique obéissent à des temporalités différentes. La première peut rechercher l'intensité immédiate, la deuxième la précision d'un message, tandis que la troisième dispose du temps nécessaire pour installer une émotion et la laisser évoluer.
Passer d'un langage à l'autre ne consiste donc pas simplement à changer de format. Cela suppose de reconsidérer la place du spectateur, sa patience, son imagination et sa liberté d'interprétation.
Car une image véritablement cinématographique ne demande pas toujours à être comprise immédiatement. Elle peut accepter de demeurer mystérieuse.
LA PEUR COMME LANGAGE DE L'INVISIBLE
Le cinéma de la peur possède une réputation paradoxale. On le juge souvent à sa capacité de provoquer une réaction immédiate, alors que sa force la plus durable réside parfois dans ce qu'il ne montre pas.
Un bruit peut interrompre le silence. Une ombre peut modifier notre perception d'une pièce. Un personnage peut regarder quelque chose que la caméra choisit de nous dissimuler. Dans chacun de ces instants, le spectateur devient lui-même créateur d'images. Il imagine ce qui manque, complète ce qui demeure hors du cadre, donne une forme personnelle à l'inconnu.
Les projets de Yasir Alyasiri associés au suspense et au fantastique permettent d'aborder cette dimension du cinéma. De 122 à Kaboos, de HWJN à Mamsous, les univers auxquels son nom est lié invitent à considérer la peur et l'étrange comme des instruments narratifs capables de déplacer les limites du réel.
Il ne s'agit pas d'affirmer que tous ces projets reposent sur une esthétique identique. Chacun possède son contexte, ses personnages et ses exigences propres. Leur rapprochement révèle néanmoins un intérêt récurrent pour les territoires où la certitude humaine devient fragile.
Et cette fragilité n'est pas uniquement cinématographique.
L'être humain construit une grande partie de sa tranquillité sur l'idée qu'il comprend le monde qui l'entoure. Il nomme les choses, classe les événements, distingue le possible de l'impossible. Le fantastique vient perturber cet équilibre. Il suggère que nos connaissances ne suffisent peut-être pas à épuiser la réalité.
La peur devient alors une expérience intellectuelle autant qu'une sensation physique. Elle nous confronte à notre besoin de comprendre et à notre difficulté d'accepter ce qui échappe à toute explication.
Le cinéma peut ainsi donner une présence à l'invisible sans prétendre en résoudre le mystère.
L'IMAGINAIRE N'A PAS DE PASSEPORT
L'une des questions les plus importantes pour le cinéma arabe contemporain concerne sa capacité à circuler au-delà de ses marchés naturels sans perdre la singularité de ses références culturelles.
Cette question ne se résume pas à la langue des dialogues ou au lieu de tournage. Elle touche à la manière dont une œuvre transforme un imaginaire particulier en expérience partageable.
Le parcours de Yasir Alyasiri, réalisateur irakien ayant travaillé dans plusieurs environnements de production arabes, constitue un point de départ intéressant pour cette réflexion.
Il existe une différence fondamentale entre chercher à ressembler à un cinéma dominant et chercher à dialoguer avec lui. Dans le premier cas, l'identité risque de devenir un obstacle que l'on tente d'effacer. Dans le second, elle peut devenir une ressource narrative.
Le fantastique offre précisément cette possibilité. Les croyances, les légendes, les peurs collectives et les représentations de l'invisible appartiennent à des histoires culturelles particulières. Mais les émotions qu'elles suscitent peuvent franchir les frontières.
Un spectateur n'a pas nécessairement besoin de connaître toutes les références d'un récit pour ressentir l'angoisse d'un personnage, comprendre son désir ou partager son trouble.
C'est là que se situe l'un des enjeux de la circulation internationale des images : préserver la singularité d'un monde tout en donnant accès à son humanité.
Le cinéma arabe n'a pas à choisir entre être lui-même et être vu ailleurs. Son véritable défi consiste peut-être à inventer des formes suffisamment affirmées pour que cette opposition perde son sens.
LE VISAGE AU MILIEU DU SPECTACLE
La sophistication technique peut agrandir considérablement les possibilités du cinéma. Elle permet de construire des espaces, de transformer des corps, de donner une apparence sensible à ce qui n'existe que dans l'imagination.
Mais au milieu de cette puissance visuelle demeure un élément d'une simplicité presque désarmante : le visage humain.
Un visage peut interrompre la mécanique du spectacle. Il peut donner à une scène sa vérité émotionnelle, indépendamment de l'ampleur de ses moyens. Une hésitation dans le regard, une respiration retenue, une expression qui change à peine peuvent contenir davantage de tension qu'un événement spectaculaire.
C'est pourquoi la question de la direction d'acteurs demeure centrale, même dans les univers où l'imaginaire occupe une place dominante.
Le personnage ne doit pas seulement servir à nous conduire d'une situation à une autre. Il doit conserver une existence qui dépasse les nécessités de l'intrigue.
Dans le cinéma de genre, cette exigence devient particulièrement délicate. Le récit impose souvent un rythme, une menace, une succession de révélations. Pourtant, si l'émotion du personnage disparaît derrière la mécanique narrative, le spectateur peut admirer le spectacle sans véritablement l'habiter.
L'enjeu consiste à maintenir un équilibre entre ce que le film fait voir et ce qu'il nous permet de ressentir.
Cette réflexion traverse naturellement la manière dont on peut regarder les œuvres de Yasir Alyasiri : non seulement à travers leurs dispositifs visuels, mais aussi à travers la place laissée à l'expérience humaine.
Car les mondes les plus extraordinaires ne deviennent proches de nous que lorsqu'un être humain y demeure reconnaissable.
LA DISCIPLINE DE L'IMAGE ET LA LIBERTÉ DU MYSTÈRE
Le cinéma est un art de décisions.
Chaque cadre suppose une exclusion. Chaque mouvement implique une direction. Chaque coupe modifie notre rapport au temps. Le réalisateur travaille avec des éléments concrets, mesurables, organisés, alors même que son objectif peut être de provoquer une émotion impossible à mesurer.
Cette contradiction fait partie de la beauté du métier.
La fabrication d'une image exige de la précision. Sa réception, elle, échappe en grande partie à celui qui l'a créée.
Un spectateur peut être bouleversé par un détail auquel un autre restera indifférent. Il peut conserver le souvenir d'un silence plutôt que celui d'une scène spectaculaire. Il peut reconnaître dans une fiction une expérience personnelle que le réalisateur n'avait jamais envisagée.
L'œuvre commence ainsi une seconde existence lorsqu'elle quitte les mains de son créateur.
Chez un cinéaste habitué à différents formats de production, la question de la maîtrise technique prend une importance particulière. Mais la maîtrise ne constitue pas une fin en soi. Elle devient réellement féconde lorsqu'elle permet à l'image de dépasser sa propre fabrication.
Un effet visuel peut convaincre l'œil. Une émotion doit encore trouver le chemin de la mémoire.
Il existe une différence entre une image que l'on remarque et une image qui nous accompagne. La première démontre une capacité. La seconde ouvre une expérience.
Et peut-être est-ce dans cette distance entre la virtuosité et la persistance que se joue une part essentielle de l'ambition cinématographique.
CE QUI RESTE APRÈS LA DERNIÈRE IMAGE
À la fin d'un film, tout semble revenir à sa place.
La salle retrouve sa lumière. L'écran cesse de proposer un autre monde. Les personnages, dont les inquiétudes avaient momentanément occupé notre conscience, retournent à leur existence fictive.
Pourtant, certaines images refusent de disparaître.
Elles ne demeurent pas nécessairement parce qu'elles étaient les plus spectaculaires. Elles persistent parce qu'elles ont rencontré quelque chose en nous que nous ne savions pas toujours nommer.
C'est peut-être ici que le parcours de Yasir Alyasiri devient plus intéressant que la simple addition de ses réalisations.
À travers les formes qu'il explore, une question se dessine pour celui qui regarde son travail : que peut encore inventer le cinéma pour nous faire éprouver autrement ce que nous croyons déjà connaître ?
Le mystère, la peur, le fantastique et la fiction ne sont pas des territoires séparés de l'existence humaine. Ils peuvent devenir des moyens détournés de revenir vers elle.
L'imaginaire ne nous éloigne pas nécessairement de la réalité. Il peut parfois nous permettre d'en approcher les régions les moins visibles.
Un réalisateur peut multiplier les mondes, changer de langage, déplacer ses récits d'un environnement à un autre. Mais ce qui donne une véritable continuité à une œuvre ne se trouve pas toujours dans la répétition d'un style ou d'un genre.
Cette continuité peut résider dans une interrogation qui demeure ouverte.
Pour Yasir Alyasiri, l'avenir de cette interrogation appartient aux films qu'il choisira encore de faire, aux risques artistiques qu'il acceptera de prendre et aux émotions nouvelles qu'il cherchera à rendre visibles.
Il serait prématuré de prétendre définir définitivement une œuvre qui continue de se construire.
Il est en revanche possible d'y reconnaître un territoire de réflexion : celui d'un cinéma qui ne se contente pas de reproduire le monde, mais qui cherche à en déplacer les frontières sensibles.
Car le véritable pouvoir d'une image ne réside peut-être pas dans ce qu'elle nous montre pendant quelques secondes.
Il réside dans ce qu'elle change silencieusement à notre manière de regarder, longtemps après avoir disparu.
PARIS



