À Alexandrie, certaines mémoires ne se commémorent pas : elles se réactivent. Elles ressurgissent non comme un héritage figé, mais comme une matière vivante, traversée de tensions, de contradictions et de désirs inachevés. L’hommage rendu à Youssef Chahine, à l’occasion du centenaire de sa naissance, s’inscrit précisément dans cette dynamique. Du 26 au 28 janvier 2026, Alexandrie ne célèbre pas seulement l’un de ses fils les plus illustres ; elle rouvre un dialogue intime avec une œuvre qui n’a jamais cessé de l’interroger, de la représenter et de la réinventer.
Ce choix n’a rien d’anodin. Revenir à Chahine par Alexandrie, et plus précisément par sa « Trilogie alexandrine », revient à replacer le cinéma au cœur d’une géographie affective et politique. Alexandrie n’y est jamais un simple décor. Elle est une matrice : celle de l’enfance, de la langue, du regard porté sur le monde. Chez Chahine, la ville devient une conscience. Elle absorbe les fractures identitaires, les héritages multiples, les tiraillements entre Orient et Occident, entre appartenance et distance critique. La trilogie n’est pas une autobiographie linéaire ; elle est une mise en scène de la mémoire comme construction, comme lutte permanente contre l’oubli et les simplifications.
L’initiative portée par l’Institut français d’Égypte s’inscrit dans cette exigence de complexité. Elle refuse l’hommage muséal ou consensuel. Pendant trois soirées, le public est invité à entrer dans l’univers intérieur du cinéaste, à travers les films mais aussi à travers une exposition consacrée aux affiches de ses œuvres. Ce choix visuel n’est pas décoratif : il rappelle combien Chahine a toujours pensé le cinéma comme un art total, où l’image circule entre l’écran, la rue, la mémoire collective.
Les affiches racontent une autre histoire du septième art : celle d’un cinéma arabe conscient de sa modernité, dialoguant avec les formes internationales sans jamais renoncer à ses ancrages locaux. Elles témoignent aussi de l’intelligence graphique qui a accompagné l’œuvre de Chahine, de sa capacité à condenser une pensée, une tension, un monde, en un seul visage ou un seul geste. Dans ce parcours visuel, le spectateur redécouvre la force iconique d’un cinéma qui ne cherchait ni l’exotisme ni la neutralité, mais l’affirmation d’un point de vue.
La programmation des films prolonge cette immersion. « Alexandrie… pourquoi ? », « Alexandrie encore et toujours », « Alexandrie New York » ne forment pas une trilogie au sens strict d’un récit continu. Ils composent plutôt une constellation, où chaque film dialogue avec les autres, les contredit parfois, les éclaire autrement. Le Chahine qui interroge son désir de cinéma, son rapport à l’Occident, à la reconnaissance internationale, n’est jamais figé. Il se met en scène pour mieux se déconstruire. Il expose ses doutes, ses excès, ses failles, avec une honnêteté rare dans le paysage cinématographique de son époque.
C’est précisément cette dimension qui confère à l’événement sa portée contemporaine. À l’heure où les récits identitaires tendent à se rigidifier, où les appartenances sont souvent assignées plutôt que choisies, l’œuvre de Chahine apparaît comme une leçon de liberté intellectuelle. Être alexandrin, chez lui, n’est pas une donnée folklorique. C’est une posture : celle de l’entre-deux, du passage, du refus des frontières étanches. Alexandrie devient ainsi un laboratoire de modernité, un espace où les langues, les corps et les désirs circulent, se confrontent, se transforment.
L’hommage rendu aujourd’hui ne cherche pas à sacraliser cette œuvre. Il invite au contraire à la relire, à la questionner, à la transmettre. La présence de sous-titres français pour certains films souligne cette volonté de circulation et de partage, inscrivant Chahine dans un espace véritablement transnational. Ce geste est essentiel : il rappelle que le cinéma de Chahine n’appartient pas uniquement à l’histoire du cinéma égyptien, mais à une histoire mondiale des formes, des récits et des engagements artistiques.
Revenir à Chahine à Alexandrie, c’est enfin poser une question fondamentale : que faisons-nous aujourd’hui de nos grandes figures culturelles ? Les célébrons-nous pour les figer, ou pour les activer ? L’événement proposé choisit clairement la seconde voie. Il fait de la mémoire un outil critique, et non un refuge nostalgique. Il rappelle que le cinéma peut encore être un espace de pensée, de trouble et de liberté.
Dans le silence d’une salle obscure, face à ces images traversées de musique, de colère et de tendresse, une évidence s’impose : Youssef Chahine n’est pas un monument du passé. Il demeure un interlocuteur exigeant, parfois inconfortable, mais toujours nécessaire. Alexandrie, en lui rendant hommage, ne se regarde pas seulement dans un miroir ; elle accepte de se confronter à elle-même, à ses contradictions, à ses promesses inachevées. Et c’est précisément là que réside la justesse de cet hommage : dans sa capacité à faire du centenaire non un point final, mais un point de relance.
Ali Al-Hussien — Paris