Elle ne filme pas pour expliquer, ni pour démontrer. Le geste de Yvona Finianos s’inscrit ailleurs : dans une attention portée à ce qui affleure lentement, à ce qui résiste au langage direct. Son cinéma avance à pas mesurés, guidé par l’écoute plutôt que par l’affirmation, par la sensation plutôt que par le discours. Chaque plan semble posé comme une note tenue, chaque silence comme une respiration nécessaire.
Formée à la musique, pianiste de formation, Yvona Finianos a d’abord appris à penser le temps, la respiration et le silence. Cette discipline du rythme et de l’attente irrigue aujourd’hui son travail cinématographique. Ses films ne cherchent pas l’effet ; ils s’installent. Ils avancent par nappes sensibles, par résonances, par suspensions. Le montage y devient une partition, la narration une modulation, et l’émotion naît moins de l’action que de ce qui persiste entre les gestes.
La musique comme matrice du regard
La singularité de son cinéma tient d’abord à cette origine musicale assumée. Là où d’autres cinéastes privilégient la dramaturgie ou la construction discursive, Yvona Finianos travaille l’intervalle. Elle accorde une attention particulière aux silences, aux regards qui ne s’échangent pas, aux gestes ordinaires qui, mis bout à bout, dessinent une cartographie intime de l’exil et de l’appartenance.
Cette approche se manifeste dans la manière dont elle filme les corps et les espaces. Les plans sont souvent retenus, la caméra discrète, presque effacée. Le spectateur n’est pas conduit, il est invité. Le temps n’est pas compressé ; il est laissé ouvert, comme dans une phrase musicale qui accepte de ne pas se résoudre immédiatement. Cette esthétique de la retenue constitue moins un choix formel qu’une position éthique : ne pas forcer le sens, ne pas imposer l’émotion.
Le « monde intérieur » comme territoire cinématographique
Au cœur de son œuvre, une notion revient avec insistance : celle de l’exil intérieur. Non pas l’exil comme slogan, ni comme simple déplacement géographique, mais comme état durable, souvent invisible, qui travaille les individus de l’intérieur. Dans Exil Intérieur, cette idée devient le véritable moteur du film. Il ne s’agit pas de raconter une trajectoire migratoire ni de documenter une situation politique précise, mais d’explorer ce que signifie vivre avec une distance intime, un décalage persistant entre soi et le monde.
Le film avance par fragments de vie, par situations apparemment ordinaires, où l’essentiel se joue dans ce qui n’est pas dit. L’exil n’est jamais nommé frontalement ; il se devine dans les silences, dans les gestes retenus, dans la difficulté à habiter pleinement un espace. Ce choix d’écriture éloigne le film de toute tentation démonstrative. Yvona Finianos ne cherche pas à illustrer un propos : elle crée les conditions pour que le spectateur fasse lui-même l’expérience de cette tension intérieure.
Here or Elsewhere : une géographie de la mémoire
Avec Here or Elsewhere, la cinéaste approfondit cette exploration du lien entre mémoire, filiation et déplacement. Le film s’articule autour d’images d’archives familiales, de photographies, de souvenirs recomposés. Là encore, la démarche n’est pas autobiographique au sens strict. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la restitution fidèle d’un passé, mais la manière dont les images continuent de travailler le présent.
Le film interroge la transmission, non comme un héritage stable, mais comme une matière mouvante, parfois contradictoire. Les souvenirs ne sont pas des certitudes ; ils sont des fragments, des traces, parfois des manques. En donnant à voir ces zones de flou, Yvona Finianos refuse la nostalgie facile. Elle ne sacralise pas le passé ; elle en examine les effets persistants sur les corps et les affects.
De la formation à la reconnaissance institutionnelle
Ce qui frappe dans son parcours, c’est la cohérence entre le temps de la formation et celui de la reconnaissance. Rien n’a été précipité. Ses films ont d’abord circulé dans des cadres exigeants écoles, festivals spécialisés, espaces de diffusion attentifs aux écritures singulières avant de trouver une visibilité plus large. Leur diffusion sur des plateformes culturelles reconnues marque un seuil important : celui où une œuvre quitte le cercle de l’apprentissage pour entrer dans l’espace public du cinéma contemporain.
Cette reconnaissance institutionnelle ne transforme pas pour autant son écriture. Elle ne modifie ni son rythme ni ses choix esthétiques. Elle confirme simplement qu’il existe, aujourd’hui encore, une place pour des formes discrètes, pour des récits qui privilégient l’écoute à l’affirmation, et pour un cinéma qui accepte de ne pas tout résoudre.
Une posture artistique sans emphase
Dans ses prises de parole publiques, Yvona Finianos adopte la même retenue que dans ses films. Elle parle du travail, des doutes, des tâtonnements, rarement des certitudes. Elle ne se présente pas comme porteuse d’un message à transmettre, mais comme une artiste en recherche, attentive aux effets de ses images et à leur réception. Cette posture, loin de toute mise en scène de soi, renforce la crédibilité de son travail.
Elle s’inscrit ainsi dans une génération d’artistes pour qui la mémoire n’est ni un thème décoratif ni un argument identitaire, mais un champ de réflexion exigeant. Une génération qui refuse le pathos comme le slogan, et qui choisit de travailler dans les interstices, là où le sens se construit lentement.
Écrire la mémoire sans la figer
Le cinéma d’Yvona Finianos n’offre pas de réponses définitives. Il ouvre des espaces. Il propose une expérience sensible du temps, de l’absence et de la transmission. En cela, il s’inscrit dans un mouvement plus large du cinéma contemporain, attentif aux formes fragiles, aux récits minoritaires, aux voix qui préfèrent la nuance à l’affirmation.
À mesure que son œuvre se déploie, une évidence s’impose : son travail ne relève pas de l’éphémère. Il s’inscrit dans la durée, dans cette zone discrète où le cinéma devient un art de l’écoute et de la mémoire. Une mémoire qui ne cherche pas à se clore, mais à rester ouverte, disponible, prête à être réinterrogée.
C’est précisément cette capacité à écrire le temps long, sans emphase ni simplification, qui situe aujourd’hui Yvona Finianos au cœur d’un nouveau paysage artistique — celui d’un cinéma qui pense l’exil comme une expérience intérieure et la création comme un acte de justesse plutôt que de démonstration.
Bureau de Paris