Dans le paysage culturel arabe contemporain marqué par l’accélération des formats la fragmentation de l’attention et la surexposition des figures médiatiques la trajectoire de Zahi Wehbe se distingue par une constance rare. Elle ne s’inscrit ni dans la logique de la célébrité immédiate ni dans celle du retrait élitiste. Elle occupe un espace plus exigeant où la poésie le journalisme culturel et la responsabilité de la parole se répondent dans le temps long. Cette cohérence patiemment construite fait de Zahi Wehbe une figure singulière à la fois familière et irréductible aux catégories usuelles.
Poète avant tout Zahi Wehbe appartient à une génération qui a fait le choix d’une modernité intérieure. Sa poésie ne se fonde ni sur la rupture spectaculaire ni sur l’affichage programmatique d’une posture esthétique. Elle procède d’un travail de décantation d’une attention minutieuse portée à la langue à ses silences et à ses zones d’ombre. Le poème chez lui n’est jamais un lieu de démonstration. Il est un espace de retenue où l’émotion se construit par touches successives où le sens n’est pas imposé mais suggéré. Cette écriture profondément habitée privilégie la justesse à l’emphase et la nuance à l’évidence.
Cette relation exigeante à la langue s’accompagne d’une conscience aiguë du monde. Sans céder à la tentation du slogan ni à celle de la plainte la poésie de Zahi Wehbe traverse les grandes questions de l’expérience arabe contemporaine la perte l’exil la mémoire fragmentée la violence de l’histoire mais aussi la persistance de l’intime et la dignité du quotidien. Il ne s’agit jamais de parler au nom de encore moins de se poser en porte voix. Le poète observe recueille et laisse au lecteur la liberté et la responsabilité de l’interprétation.
Cette éthique du langage se retrouve pleinement dans son travail médiatique. Avec l’émission Bayt Al Qasid Zahi Wehbe a contribué sur la durée à construire un espace audiovisuel sans équivalent dans le monde arabe. Loin des formats dominants fondés sur la performance la polémique ou la personnalisation cette émission a redonné à la poésie un cadre digne de sa complexité. Elle a offert aux poètes un lieu où la parole pouvait se déployer sans contrainte de vitesse où la lecture n’était pas un prétexte mais une fin en soi et où l’écoute retrouvait sa centralité.
Le rôle de Zahi Wehbe dans ce dispositif mérite une attention particulière. Il ne s’y impose jamais comme une figure centrale. Il n’interprète pas ne corrige pas ne surplombe pas. Sa présence est celle d’un médiateur attentif conscient que la poésie exige une forme de retrait pour advenir pleinement. Cette posture rare à l’écran témoigne d’une compréhension profonde des enjeux de la transmission culturelle. Elle suppose une confiance absolue dans le texte et dans l’intelligence du public à rebours des logiques de simplification qui dominent l’espace médiatique.
Au fil des années Bayt Al Qasid est devenu bien plus qu’une émission. Il s’est constitué en archive vivante de la poésie arabe contemporaine rassemblant des voix des générations des esthétiques et des géographies multiples. Cette dimension patrimoniale souvent sous estimée confère au travail de Zahi Wehbe une portée historique. Il ne s’agit pas seulement de diffuser la poésie mais d’en préserver la mémoire d’en documenter les mutations et d’en inscrire les trajectoires dans un récit collectif.
Cette capacité à articuler création et transmission trouve un prolongement naturel dans la présence internationale de Zahi Wehbe notamment dans l’espace culturel français. Les invitations à Paris les lectures bilingues les rencontres avec des publics non arabophones témoignent d’une reconnaissance qui dépasse les cadres nationaux. Dans ces contextes la poésie arabe n’est pas présentée comme un objet périphérique ou exotique mais comme une composante à part entière de la littérature mondiale contemporaine. Zahi Wehbe y occupe une position de passeur attentif aux écarts culturels mais soucieux de préserver l’intégrité du texte.
Cette circulation entre les langues et les espaces culturels n’est jamais vécue comme une dilution. Elle repose au contraire sur une fidélité rigoureuse à l’expérience poétique. Traduire lire ailleurs dialoguer avec d’autres traditions ne signifie pas adapter le poème à une attente extérieure mais créer les conditions d’une rencontre honnête. Cette approche confère à son travail une dimension profondément contemporaine en phase avec les enjeux de la mondialisation culturelle sans céder à ses facilités.
Zahi Wehbe est également un journaliste au sens noble du terme c’est à dire un professionnel de la parole publique conscient de sa portée et de ses limites. Dans un monde saturé de commentaires son travail rappelle que le rôle du journaliste culturel n’est pas d’occuper l’espace mais de le structurer. Il s’agit de rendre visibles des œuvres des voix et des démarches qui sans médiation risqueraient d’être marginalisées par la logique du flux. Cette conception du journalisme comme service culturel s’inscrit dans une tradition exigeante aujourd’hui fragilisée mais plus que jamais nécessaire.
Ce qui frappe à l’examen de l’ensemble de son parcours c’est la cohérence d’une trajectoire qui n’a jamais sacrifié l’essentiel à l’accessoire. Ni la poésie ni le média n’ont été pour Zahi Wehbe des instruments de reconnaissance personnelle. Ils ont constitué des lieux de responsabilité. Cette responsabilité se manifeste dans le refus de la simplification dans la vigilance face aux discours dominants et dans la fidélité à une certaine idée de la culture comme espace de complexité partagée.
Dans un contexte où la parole est souvent sommée d’être immédiate clivante et rentable la présence de figures comme Zahi Wehbe rappelle une autre temporalité possible. Une temporalité fondée sur la durée l’écoute et la transmission. Elle rappelle aussi que la culture ne se maintient pas par le bruit mais par des gestes continus discrets et rigoureux. En ce sens Zahi Wehbe n’est pas seulement un acteur du paysage culturel arabe il en est l’un des repères silencieux.
Pour une revue culturelle exigeante son parcours constitue un objet éditorial majeur. Il permet d’interroger la relation entre poésie et média entre création et mémoire entre engagement et retenue. Il invite surtout à repenser la place de la parole dans l’espace public contemporain. Une parole qui n’impose pas mais qui propose. Une parole qui ne cherche pas à dominer le temps mais à l’habiter. Une parole tenue.
Ali Al Hussien Paris