Zahraa Ghandour appartient à cette génération rare d’artistes pour lesquels le cinéma n’est ni un territoire de démonstration ni un espace de projection de soi, mais un lieu d’attention. Une attention portée aux silences, aux corps relégués hors champ, aux existences féminines que l’histoire contemporaine a souvent condamnées à l’invisibilité. Son parcours, à la croisée du jeu, de l’écriture et désormais de la mise en scène documentaire, dessine une trajectoire cohérente, patiente, profondément ancrée dans une éthique du regard.
Née à Bagdad, formée au contact de plusieurs géographies culturelles, Zahraa Ghandour a d’abord été connue comme actrice. Un travail d’interprétation reconnu, salué dans de nombreux festivals, où son jeu se distinguait déjà par une retenue singulière. Chez elle, l’émotion ne passait jamais par l’excès mais par la densité intérieure, par une manière de tenir le cadre plutôt que de l’occuper. Cette posture, loin d’être anodine, annonçait déjà une sensibilité de cinéaste : une conscience aiguë de ce que signifie être regardée, et plus encore, être regardée dans des contextes de violence sociale, politique ou symbolique.
Avec Flana, son premier long métrage documentaire, Zahraa Ghandour opère un déplacement décisif. Elle passe de l’autre côté de la caméra sans rompre avec ce qui a toujours constitué le cœur de son travail : la relation à l’autre, la responsabilité du récit, la nécessité de ne jamais confisquer la parole. Le film naît d’un geste simple et vertigineux à la fois : partir à la recherche d’une amie disparue. Mais très vite, cette quête intime devient un prisme à travers lequel se révèlent les trajectoires de jeunes filles et de femmes oubliées dans l’Irak contemporain. Des vies construites dans l’entrelacs du manque, de la peur, mais aussi d’une persistance obstinée de l’espoir.
Ce qui frappe dans Flana, ce n’est pas seulement le sujet, mais la manière. Zahraa Ghandour refuse toute spectacularisation de la souffrance. Elle filme à hauteur humaine, dans une proximité qui n’est jamais intrusive. La caméra ne s’impose pas, elle accompagne. Elle écoute plus qu’elle ne montre. Le documentaire devient ainsi un espace de confiance fragile, où les récits se déposent sans être arrachés, où les visages existent sans être assignés à une fonction illustrative. Ce choix formel est indissociable d’un positionnement éthique : filmer n’est pas prendre, filmer est recevoir.
Le film, coproduit entre l’Irak, la France et le Qatar, et présenté en première mondiale dans un grand festival international, marque une reconnaissance institutionnelle importante. Mais cette reconnaissance ne modifie en rien la nature du geste. Flana n’est pas pensé pour répondre à une attente extérieure ou à un marché. Il s’inscrit dans un temps long, celui d’un travail mené sur plusieurs années, au plus près du réel, avec une fidélité constante aux personnes filmées. C’est précisément cette temporalité lente, presque obstinée, qui confère au film sa force politique silencieuse.
Zahraa Ghandour ne revendique jamais un discours frontal. Son cinéma agit par déplacement, par mise en relation. En racontant des histoires singulières, elle interroge les structures qui produisent l’effacement : la guerre, l’exil, les normes sociales, le regard porté sur les femmes dans des sociétés traversées par la violence et la fragmentation. Mais elle le fait sans jamais réduire ses personnages à des symboles. Chaque femme rencontrée demeure un sujet, avec ses contradictions, ses désirs, ses zones d’ombre.
Ce passage à la réalisation ne constitue pas une rupture avec son parcours antérieur, mais son prolongement naturel. L’actrice attentive au moindre frémissement devient une cinéaste attentive aux mondes intérieurs. Le corps qui acceptait d’être regardé devient un regard qui se sait exposé, responsable, engagé. Cette continuité donne à son œuvre une cohérence rare, loin des trajectoires opportunistes ou des repositionnements stratégiques.
À travers Flana, Zahraa Ghandour affirme une place singulière dans le paysage du cinéma contemporain. Une place discrète mais essentielle. Celle d’une artiste qui travaille à rendre visibles des vies que l’histoire récente a reléguées à la marge, sans jamais parler à leur place. Une cinéaste pour qui le documentaire n’est pas un genre, mais un engagement : celui de regarder le réel sans le trahir.
Dans un contexte saturé d’images et de récits instantanés, son travail rappelle que le cinéma peut encore être un espace de lenteur, de soin et de justesse. Un lieu où l’on prend le temps de voir, d’entendre et de comprendre.
Bureau de Beyrouth