Il arrive qu’une œuvre précède la reconnaissance, et que la reconnaissance, lorsqu’elle survient enfin, ne fasse que rendre visible un travail déjà mûr. Le parcours de Zar Amir Ebrahimi s’inscrit dans cette logique rare, où le temps long l’emporte sur l’événement, et où chaque étape semble répondre à une nécessité intérieure plutôt qu’à une opportunité extérieure. Rien, dans sa trajectoire, ne relève de l’improvisation ou du redressement spectaculaire. Tout procède d’une lente construction, attentive, parfois silencieuse, toujours exigeante.
Ce qui frappe d’emblée, lorsque l’on observe son cheminement, n’est pas la violence des ruptures qu’elle a traversées, mais la précision avec laquelle elle a su redéfinir sa place. Non pas se réinventer au sens marketing du terme, mais déplacer son centre de gravité. Passer d’une image subie à une image choisie. D’un rôle assigné à une position assumée.
Reprendre possession du récit
L’épisode de 2008 en Iran est souvent convoqué comme point d’origine, parfois même comme clé de lecture unique. Or, le réduire à une simple tragédie biographique revient à manquer l’essentiel. Ce qui se joue alors n’est pas seulement une épreuve personnelle, mais une expérience radicale de dépossession symbolique. Le pouvoir ne se contente pas de punir, il confisque le récit, impose une lecture, fige une identité publique.
La réaction de Zar Amir Ebrahimi ne consiste pas à répondre sur le même terrain. Elle ne cherche ni la confrontation directe ni la réparation narrative. Elle choisit une autre voie, plus lente, plus risquée aussi : celle de la reconstruction par le travail. L’exil devient moins un refuge qu’un espace de reconfiguration. Il ne s’agit pas de raconter ce qui a été perdu, mais de décider ce qui peut encore être construit.
L’exil comme méthode de travail
Installée à Paris, elle refuse très tôt de faire de son histoire personnelle un passeport artistique. Cette retenue, parfois perçue comme une discrétion excessive, est en réalité un positionnement clair. Elle comprend que l’exil, s’il devient un argument central, risque de transformer l’artiste en symbole, puis en fonction. Or, sa démarche vise exactement l’inverse : rester mobile, insaisissable, libre de ses choix.
Les premières années en France sont marquées par une présence diffuse, presque souterraine. Courts métrages, projets modestes, collaborations exigeantes mais peu visibles. Cette période, absente des récits héroïques, est pourtant déterminante. Elle affine son rapport au texte, développe une attention particulière aux non-dits, aux silences, aux zones de tension qui échappent à la narration explicite. C’est là que se forme une lecture du cinéma qui n’est ni purement esthétique ni strictement politique, mais structurelle.
Lire entre les lignes
Zar Amir Ebrahimi lit les scénarios comme on lit un article de fond. Elle s’intéresse moins à ce qui est affirmé qu’à ce qui est suggéré. Moins au message qu’au dispositif qui le rend possible. Cette compétence, proche de celle d’un journaliste d’investigation, deviendra l’un des axes majeurs de son travail.
Lorsqu’elle accepte un rôle, ce n’est jamais pour illustrer une idée préexistante. C’est pour explorer une zone de friction. Ses personnages ne sont ni exemplaires ni démonstratifs. Ils évoluent dans des espaces contraints, soumis à des logiques de pouvoir qu’ils ne maîtrisent pas entièrement, mais auxquels ils réagissent par des choix précis, parfois minimes, toujours lourds de conséquences.
Les Nuits de Mashhad : la reconnaissance comme déplacement
La présentation de Les Nuits de Mashhad au Festival de Cannes en 2022 marque un tournant visible, mais non une rupture. Le prix d’interprétation qu’elle reçoit consacre une actrice déjà pleinement consciente de son langage. Son personnage de journaliste n’est pas conçu comme une figure héroïque. Il est traversé par des contradictions, des doutes, des ajustements permanents. Ce qui fait la force de son interprétation tient à cette capacité à incarner une pensée en mouvement.
Le succès international du film ne l’entraîne pas vers une surexposition. Au contraire, il lui offre un espace nouveau : celui de la décision élargie. Désormais, elle peut refuser davantage, choisir plus finement, intervenir plus profondément dans les projets auxquels elle participe.
Passer derrière la caméra : une continuité logique
La coréalisation de Tatami ne constitue pas une bifurcation tardive, mais l’aboutissement d’un parcours déjà orienté vers la fabrication du sens. Réaliser, pour Zar Amir Ebrahimi, ne signifie pas contrôler, mais assumer la responsabilité du cadre. Décider ce qui entre dans le champ et ce qui en reste exclu. Organiser les points de vue sans les neutraliser.
Le choix de travailler avec Guy Nattiv ne relève ni de la provocation ni du symbole. Il s’agit d’un geste professionnel, fondé sur une reconnaissance mutuelle et une conscience partagée des enjeux. Tatami ne cherche pas à résoudre un conflit, mais à le rendre intelligible dans sa complexité. Le sport y devient un terrain d’observation privilégié des mécanismes de pression, de loyauté forcée et de résistance intime.
Son propre rôle dans le film, celui d’une coach prise entre l’institution et la protection de l’athlète, agit comme une mise en abyme de sa position artistique. Accompagner sans se substituer. Soutenir sans dominer. Résister sans se figer dans une posture morale.
Produire : décider de ce qui existe
La production n’est pas, chez elle, une extension décorative de son activité. C’est un espace stratégique. Produire, c’est intervenir en amont, là où se jouent les conditions mêmes de l’existence d’un film. C’est aussi refuser certaines facilités narratives, certains financements conditionnés, certaines attentes implicites.
Son regard de productrice est indissociable de son exigence éditoriale. Elle envisage chaque projet comme un ensemble cohérent, où le propos, la forme et les conditions de fabrication doivent répondre à une même logique. Cette approche confère à son travail une densité particulière, perceptible même dans ses choix les plus discrets.
Une figure intellectuelle du cinéma
Réduire Zar Amir Ebrahimi à une actrice engagée serait passer à côté de sa véritable singularité. Elle est avant tout une lectrice du monde. Son rapport au cinéma est nourri par une compréhension fine des systèmes de domination, mais aussi par une méfiance constante à l’égard des récits trop bien huilés.
Elle parle peu de militantisme, mais beaucoup de responsabilité. Peu d’idéologie, mais une attention extrême aux conséquences des images. Cette posture fait d’elle une figure rare dans le paysage culturel contemporain : une artiste capable de penser son propre travail comme un acte de lecture et d’écriture du réel.
Ne pas se laisser assigner
Ce refus des assignations est sans doute l’un des fils rouges de son parcours. Assignation nationale, assignation politique, assignation médiatique. Elle les déjoue non par le déni, mais par le déplacement. Elle revendique une identité plurielle, mouvante, ouverte, sans jamais la transformer en argument.
Cette position, exigeante, parfois inconfortable, explique la cohérence de son œuvre. Elle ne cherche pas à incarner une cause, mais à interroger des situations. À rendre visibles des mécanismes plutôt que des slogans. À proposer des récits qui ne ferment pas la pensée, mais l’obligent à circuler.
Le travail de Zar Amir Ebrahimi ne se laisse pas résumer à une trajectoire de réussite ou à une histoire de résilience. Il s’inscrit dans une temporalité plus profonde, celle d’une construction patiente du regard. Actrice, réalisatrice, productrice, elle occupe aujourd’hui une position singulière, à la croisée de la création et de l’analyse, de l’intime et du collectif.
Dans un paysage saturé d’images et de discours, sa démarche rappelle une évidence souvent oubliée : le cinéma n’est pas seulement un art de la représentation, mais un art de la décision. Et c’est précisément dans cette capacité à décider, avec rigueur et lucidité, que réside sa force.
Rédaction – Bureau de Paris