PORTRAITS

Zhor Fassi-Fihri ou la lente construction d’un cinéma humain

PO4OR
15 avr. 2026
4 min de lecture

À un moment où le cinéma régional semble tiraillé entre les logiques du marché et les impératifs des plateformes, le parcours de Zhor Fassi-Fihri apparaît comme une trajectoire qui ne se proclame pas dans le bruit, mais qui se construit dans une discrétion maîtrisée, plus proche d’une accumulation consciente que d’un saut soudain. Il ne s’agit pas ici d’une figure cherchant à imposer sa présence par la densité de la production ou l’intensité du discours, mais par la construction progressive d’un espace narratif spécifique, où le pari se fait d’abord sur l’humain. C’est précisément sous cet angle que son projet peut être lu : comme une tentative de réorganiser le rapport à la matière cinématographique, un rapport qui ne part pas du marché, mais de la sensibilité.

Ce qu’elle met en place n’est pas encore une ligne de production aboutie, mais une tentative consciente de fonder un noyau productif centré sur un cinéma humain à haute sensibilité, un territoire encore insuffisamment investi dans le marché régional. Cette formulation ne fonctionne pas uniquement comme une définition de son positionnement, mais comme une clé de lecture de ses choix. Il ne s’agit pas simplement de produire des films « humains », mais de construire une orientation cohérente qui place l’émotion au centre sans la transformer en outil de consommation.

Dans son film le plus marquant, Autisto, cette approche apparaît de manière particulièrement lisible. L’œuvre ne traite pas l’autisme comme un matériau dramatique à amplifier ou à exploiter, mais comme un espace sensible qui exige une attention éthique et esthétique à la fois. Ici, le spectateur n’est pas poussé vers une empathie forcée ; il lui est laissé une marge suffisante pour construire sa propre relation aux personnages. Cette stratégie, en apparence simple, révèle en réalité une conscience de production significative : réduire l’intervention pour intensifier l’impact.

Cependant, l’importance de Autisto ne réside pas uniquement dans son sujet, mais dans sa place au sein du parcours global. Il ne constitue pas un sommet, mais plutôt un indicateur. Un indicateur d’une direction appelée à se prolonger, et d’une tentative d’ancrer un type de cinéma qui travaille les détails fins plutôt que les lignes spectaculaires. Cela explique son inscription dans l’espace des festivals, où ce type d’œuvre trouve son terrain naturel, loin de la pression des chiffres et des exigences du marché direct.

Néanmoins, ce positionnement soulève une question centrale : une telle trajectoire peut-elle se transformer en structure influente ? Pour l’instant, le projet semble encore inscrit dans une phase de fondation, où l’intention précède la structure, et la vision l’extension. Il n’existe pas encore de réseau de production étendu ni de distribution capable de prolonger l’impact au-delà des circuits festivaliers. Mais en contrepartie, une relative clarté de direction est perceptible, et cet élément, à ce stade, est loin d’être négligeable.

Sur le plan de l’image publique, Zhor Fassi-Fihri construit une présence équilibrée, dépourvue de tensions artificielles. Son discours, tel qu’il apparaît dans ses interventions et ses publications, tend vers la gratitude et la reconnaissance, reflétant une relation apaisée avec son environnement professionnel. Ce type de positionnement renforce sa crédibilité, mais ne la projette pas encore vers une posture intellectuelle ou critique affirmée. Autrement dit, elle privilégie la cohérence à la confrontation, et la continuité à la rupture.

C’est précisément là que se situe le paradoxe. Car le passage d’un « parcours solide » à une « présence influente » exige, à un moment donné, une forme de prise de risque, que ce soit sur le plan formel ou discursif. Un cinéma qui laisse une empreinte durable ne se contente pas d’être sensible ; il doit aussi être capable de reformuler les questions. Jusqu’à présent, son projet ne semble pas encore avoir pleinement investi cette zone.

Cela dit, son expérience ne peut être réduite à cette absence. Il existe au contraire une valeur réelle dans ce type de construction progressive. Dans un contexte où de nombreux projets cèdent à la précipitation ou à la dispersion, la lenteur devient une stratégie. Elle n’est pas un signe de faiblesse, mais un choix, d’autant plus pertinent lorsqu’il est soutenu par une direction claire, même encore en formation.

Ce qui distingue également Zhor Fassi-Fihri, c’est sa capacité à articuler sensibilité humaine et gestion de production. Elle ne se déploie pas uniquement comme réalisatrice ou autrice, mais comme productrice consciente des mécanismes de l’industrie, capable d’inscrire ses projets dans un cadre viable. Cet équilibre entre émotion et structuration constitue un levier essentiel pour la continuité d’un parcours.

Mais la question qui déterminera l’avenir de cette trajectoire reste ouverte : ce noyau restera-t-il à son état actuel, ou parviendra-t-il à s’étendre en une structure capable de s’imposer ? La réponse ne viendra pas des intentions, mais des œuvres à venir. De sa capacité à reproduire l’expérience sans se répéter, et à faire évoluer son langage sans diluer son identité.

En définitive, Zhor Fassi-Fihri se situe aujourd’hui dans une zone intermédiaire, entre potentiel et accomplissement. Ce qu’elle a construit jusqu’ici lui offre une base solide, mais insuffisante pour accéder à un niveau d’influence marqué. Elle est plus proche d’un commencement affirmé que d’un aboutissement, plus proche d’un projet en formation que d’une figure achevée.

Et cela, en soi, n’est pas un constat négatif, mais la description d’un moment. Un moment où les contours se dessinent, où les limites se testent, et où se redéfinit la relation entre ce que l’on veut dire et la manière de le dire. S’il y a un pari à formuler sur son parcours, il réside dans cette persistance discrète à construire quelque chose de différent, même si ses formes ne sont pas encore pleinement stabilisées.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

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