Dans un paysage audiovisuel mondial de plus en plus structuré par la technologie, la rapidité de production et la standardisation des récits, certaines trajectoires continuent de s’imposer par leur densité humaine et leur capacité à faire dialoguer innovation et expérience vécue. Le parcours du réalisateur tunisien Zied Jlassi s’inscrit précisément dans cet espace rare où la création ne se contente pas d’exploiter les outils contemporains, mais les interroge, les éprouve, et parfois les dépasse.

La consécration internationale obtenue à l’occasion d’une compétition mondiale consacrée aux films générés par intelligence artificielle, organisée aux Émirats arabes unis, dépasse largement la seule reconnaissance technique. En remportant le prix du meilleur film pour Lily, une œuvre conçue à partir de technologies d’IA générative, Zied Jlassi s’impose non seulement comme un créateur capable de maîtriser de nouveaux langages visuels, mais aussi comme un auteur qui inscrit ces outils dans une démarche narrative et existentielle profondément incarnée.

Ce qui singularise ce projet tient autant à sa forme qu’à son contexte de production. Lily n’est pas né dans un laboratoire technologique, ni au sein d’une structure industrielle dotée de moyens considérables. Le film a été conçu alors que son auteur traversait une épreuve personnelle majeure, marquée par une hospitalisation et un combat direct contre la maladie. Loin d’interrompre le geste créatif, cette période a redéfini sa nature même. La création devient alors un espace de résistance, un acte de continuité face à la suspension du monde extérieur.

Dans ce cadre contraint, l’intelligence artificielle n’apparaît ni comme un substitut à la création humaine, ni comme un gadget spectaculaire. Elle devient un prolongement du regard, un outil permettant de maintenir un lien avec le récit, l’imaginaire et le travail artistique malgré l’isolement physique et les limites imposées par la maladie. Cette articulation entre contrainte corporelle et expansion créative confère à Lily une dimension singulière, où la technologie est mise au service d’une expérience humaine située, fragile, mais déterminée.

La reconnaissance internationale accordée au film prend d’autant plus de poids que la compétition réunissait plusieurs milliers de projets issus de plus d’une centaine de pays. Être distingué dans un tel contexte signifie s’imposer à l’intersection de critères multiples : qualité narrative, pertinence esthétique, maîtrise technologique, mais aussi capacité à proposer une vision qui dépasse l’effet de nouveauté propre aux productions fondées sur l’IA. Lily n’a pas été récompensé pour sa seule prouesse technique, mais pour l’équilibre qu’il parvient à instaurer entre automatisation et sens, algorithme et intention.

Ce succès met également en lumière une évolution profonde du cinéma contemporain. L’intelligence artificielle, souvent abordée sous l’angle de la disruption ou de la menace pour les métiers créatifs, apparaît ici comme un champ d’expérimentation encore ouvert, où l’auteur conserve un rôle central. Le film de Zied Jlassi rappelle que la question essentielle ne réside pas dans l’outil, mais dans la posture de celui qui l’emploie : écrire avec l’IA ne signifie pas déléguer le sens, mais redéfinir les modalités de son émergence.

Dans le contexte tunisien et plus largement arabe, cette reconnaissance revêt une portée symbolique particulière. Elle démontre que l’innovation technologique ne se limite pas aux grands centres de production occidentaux ou asiatiques, et que des créateurs issus de contextes souvent marqués par des contraintes structurelles peuvent s’inscrire pleinement dans les débats contemporains sur l’avenir du cinéma. Le parcours de Zied Jlassi illustre une capacité à investir les marges pour en faire des espaces de proposition, plutôt que de subir leur éloignement des circuits dominants.

Au-delà de la récompense financière et médiatique, cette distinction interroge la manière dont les récits personnels peuvent trouver une résonance universelle lorsqu’ils sont portés par une forme juste. Le combat contre la maladie, loin d’être mis en scène de manière spectaculaire ou pathétique, demeure en filigrane du projet. Il irrigue la démarche sans jamais l’enfermer, conférant au film une densité émotionnelle qui échappe aux codes habituels du témoignage ou de l’autofiction.

En ce sens, Lily participe d’un mouvement plus large de redéfinition des frontières entre cinéma, art numérique et récit personnel. Il rappelle que l’avenir des images ne se joue pas uniquement dans la sophistication des algorithmes, mais dans la capacité des auteurs à inscrire ces technologies dans une réflexion sur le monde, le corps et la vulnérabilité humaine. Le film ne répond pas aux questions qu’il soulève ; il les installe, laissant au spectateur un espace de projection et de pensée.

La trajectoire de Zied Jlassi, telle qu’elle se dessine à travers cette reconnaissance internationale, incarne ainsi une figure de créateur contemporain à la croisée des disciplines, des contextes et des épreuves. Elle témoigne d’une persistance du geste artistique face à l’adversité, et d’une confiance renouvelée dans la capacité du cinéma, même assisté par l’intelligence artificielle, à demeurer un lieu d’expérience sensible et de réflexion partagée.


Bureau de Dubaï