






Il y a des vies qui commencent par une décision et d’autres qui commencent par un arrêt imprévu. Celle d’Adolf El Assal appartient à la seconde catégorie. Une famille venue d’Alexandrie, installée dans le Golfe, traverse l’Europe le temps d’un été. Le voyage devait être un cercle. Il s’est arrêté au Luxembourg et ne s’est jamais refermé. Tout le reste, les films, les langues, les continents, découle de cette parenthèse qui a oublié de se fermer.
Il faut mesurer ce que cela signifie pour un enfant. Non pas l’exil décidé, non pas la fuite, mais quelque chose de plus déroutant encore : le hasard promu au rang de destin. On n’a pas choisi ce pays, on n’a pas non plus été chassé de l’autre. On est simplement resté. C’est de cette ambiguïté que naîtra plus tard une œuvre entière, et c’est peut-être pour cela qu’elle échappe si constamment au pathos.
Avant la caméra, il y eut le caméscope de la famille, avec lequel l’enfant refaisait des scènes de sitcoms américaines en distribuant les rôles à ses frères et sœurs. Puis les nuits luxembourgeoises, où il mixait dans des clubs avant même d’avoir l’âge d’y entrer, et un label de disques mené en marge des circuits. On aurait tort de traiter ces années comme une anecdote de jeunesse. Elles contiennent déjà la méthode : entrer par la porte de service, apprendre le métier en le pratiquant sans autorisation, faire de l’illégitimité une vitesse.
Londres viendra ensuite, Kingston University, les études de médias puis la réalisation, et cette première société montée avec des camarades qui produira une trentaine de projets, clips et commandes, pour des artistes dont les noms remplissaient alors les ondes britanniques. Là encore, la logique est la même. On ne demande pas la permission de commencer.
Son nom apparaît au générique d’un premier long métrage tourné dans un quartier pauvre de Kampala, avec les moyens du bord et l’énergie d’une bande. Le film part à Berlin, puis fait le tour du monde des festivals. Un producteur venait de naître, et avec lui une conviction qui ne le quittera plus : les récits qui n’ont pas d’industrie derrière eux ne sont pas des récits mineurs, ce sont des récits sans véhicule. Fournir le véhicule deviendra la moitié de son métier.
L’autre moitié, c’est le rire. Sa première comédie luxembourgeoise, tournée en trois semaines avec un budget que la plupart des producteurs européens jugeraient insuffisant pour un court métrage, réunit des visages du rap français et sort en salles au-delà des frontières du Grand-Duché. Elle est drôle, elle est brute, et elle dit quelque chose que le drame social n’arrive pas à dire aussi bien : que les gens dont on parle avec gravité ont, eux, l’habitude de plaisanter entre eux.
Puis vint Sawah, sept années de développement pour quatre-vingt-cinq minutes. Un DJ égyptien perd son passeport lors d’une escale et se retrouve pris pour un demandeur d’asile dans un pays dont il ignorait l’existence. Le film est une comédie. C’est aussi la chose la plus autobiographique qu’il ait signée. La recherche du sac perdu y devient la recherche de l’identité, et l’escale involontaire, celle du réalisateur enfant, se retourne en fiction pour être enfin regardée en face. Le film a voyagé dans plus de cent festivals, a été distribué dans plus de cinquante pays, et a rejoint le catalogue Netflix dans des dizaines de territoires où il a été en tête du classement. Il est considéré comme le film luxembourgeois qui a connu le plus grand succès à l’international.
Il y eut ensuite la télévision belge et une série sur une famille de la classe populaire wallonne, dont le succès fut tel qu’un mot du parler local a fini par entrer dans le dictionnaire. Il y eut un court métrage en arabe, écrit et tourné en une seule journée, sur un jeune réfugié syrien confronté à ce qu’il a laissé derrière lui, présenté dans le pavillon luxembourgeois d’une exposition universelle à Dubaï puis montré dans quelque soixante-dix festivals.
Mais l’inventaire trahirait le personnage s’il s’arrêtait à ses propres films. Le catalogue qu’il a porté en tant que producteur ou coproducteur dit mieux qui il est : un long métrage ukrainien remarqué à Cannes et aux prix du cinéma européen, un premier film de science-fiction pour enfants venu de Croatie, une fiction arabe primée aux Journées cinématographiques de Carthage, une œuvre canadienne saluée à Toronto, un documentaire irakien sur la révolution d’octobre, un thriller tunisien. Aucune ligne géographique ne relie ces titres. Une seule ligne les relie vraiment : ce sont des récits qui, sans quelqu’un comme lui, n’auraient pas trouvé la route.
C’est la définition la plus juste de son travail. Il ne fait pas des ponts entre l’Orient et l’Occident, formule dont on abuse et qui suppose deux rives immobiles. Il fait passer. Il connaît les guichets, les fonds, les traités de coproduction, les fuseaux horaires, et il parle cinq langues couramment, non par coquetterie de polyglotte mais parce qu’un financement se négocie dans la langue de celui qui signe. Ce savoir administratif, que les artistes méprisent souvent, il en a fait une matière de création et, plus récemment, un livre, écrit dans la même franchise que celle qu’il apporte sur un plateau.
Aujourd’hui il partage son temps entre Le Caire, Berlin et Abou Dabi. Il se consacre à ses projets personnels comme scénariste et réalisateur, et continue de transmettre son expérience aux jeunes cinéastes lors de masterclasses et de tables rondes, au sein de festivals internationaux et d’événements professionnels. En tant qu’auteur, il vient de publier son premier livre en quatre langues, anglais, français, allemand et italien, disponible en librairie et en ligne.
Il y a une phrase qu’il pourrait signer et qui résume la totalité de cette trajectoire : ses films parlent de déplacement, d’identité et d’appartenance parce qu’il a vécu les trois. On ajoutera seulement ceci. Il ne les a pas seulement vécus. Il en a fait un métier, puis une école, puis un passage pour les autres.
La rédaction