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Sondes Ben Moussa La pierre a sa propre mémoire

Sondes Ben Moussa La pierre a sa propre mémoire

Il existe des créateurs qui commencent par dessiner une forme avant de chercher la matière qui pourra lui donner vie. Sondes Ben Moussa semble avoir choisi le chemin inverse. Chez elle, la matière arrive d’abord. Une pierre, son relief, une irrégularité, une couleur, parfois une forme que la nature a déjà décidée. Le dessin vient ensuite, presque comme une réponse.

Cette manière de créer raconte beaucoup plus qu’une esthétique. Elle révèle une relation particulière au temps, à l’héritage et à la Tunisie. Car derrière Rayhana, la maison qu’elle fonde en 2007, se trouve une femme qui n’a pas cherché à effacer les traces de la tradition pour entrer dans la modernité. Elle a préféré leur donner une autre circulation.

Près de vingt ans plus tard, son parcours peut se lire à travers trois territoires qui n’ont jamais cessé de dialoguer : la pierre comme langage, la Tunisie comme mémoire, Rayhana comme œuvre construite dans le temps.

La mémoire avant la marque

Les racines de Sondes Ben Moussa dessinent déjà une géographie singulière. Une mère originaire d’El Jem, un père de Tunis : d’un côté, une ville où la pierre porte encore physiquement les siècles ; de l’autre, une capitale ouverte aux mouvements, aux transformations et aux nouvelles manières de vivre.

Il serait trop facile d’y chercher après coup l’explication de toute une vocation. Mais cette double appartenance permet de comprendre quelque chose de son univers : chez Sondes, l’ancien et le contemporain ne semblent jamais placés en opposition.

Ils coexistent.

Lorsqu'elle lance Rayhana en 2007, l’histoire ne commence d'ailleurs pas immédiatement par une vitrine de joaillerie telle qu’on pourrait l’imaginer aujourd’hui. Ses premières explorations passent notamment par des créations inspirées des savoir-faire traditionnels et par le travail autour des broderies de Raf Raf.

Ce détail est essentiel.

Car Rayhana n’est pas née d’une stratégie consistant à inventer artificiellement un « ADN de marque ». Son vocabulaire existait avant la marque : dans les gestes artisanaux, les matières, les couleurs, les objets et cette immense bibliothèque visuelle que constitue le patrimoine tunisien.

Le travail de Sondes Ben Moussa allait consister à le déplacer.

Non pas à reproduire le passé.

À le remettre en mouvement.

Lorsque la pierre décide

C’est probablement ici que son travail devient le plus intéressant.

Dans une industrie où la perfection technique conduit souvent à calibrer, tailler et discipliner la matière jusqu’à ce qu’elle corresponde exactement au dessin, Sondes Ben Moussa accorde à la pierre une forme d’autorité.

Elle observe avant d’imposer.

La singularité d’une gemme, son volume ou son imperfection peuvent devenir le commencement de la pièce. Le bijou ne vient alors plus corriger la nature : il s’organise autour d’elle.

Cette philosophie est particulièrement lisible dans l’univers de MEDUZA, où pierres, perles, corail, agate, turquoise ou cristal de roche peuvent prendre une présence presque organique.

La différence paraît subtile. Elle est pourtant fondamentale.

Si chaque pierre possède sa propre forme, chaque création accepte également de ne pas être parfaitement reproductible. L’objet retrouve quelque chose que la production contemporaine tend parfois à supprimer : l’accident, la singularité, la trace.

Voilà pourquoi certaines pièces Rayhana occupent autant l’espace.

Elles ne cherchent pas nécessairement la discrétion.

Volumes généreux, accumulations, pierres fortement présentes, bijoux qui accompagnent le corps mais refusent de disparaître sur lui : le vocabulaire de Sondes Ben Moussa est souvent celui de l’affirmation.

Le bijou n’est plus le dernier détail d’une silhouette.

Il peut en devenir le point de départ.

Une Tunisie qui refuse le folklore

Parler de patrimoine dans la mode est devenu presque automatique. Le mot est séduisant, mais il peut aussi enfermer.

Sondes Ben Moussa évite précisément ce piège lorsqu’elle traite la référence tunisienne non comme un décor à préserver sous verre, mais comme une matière disponible pour la création contemporaine.

C’est une différence décisive.

Un patrimoine vivant n’est pas celui que l’on répète indéfiniment. C’est celui que l’on ose transformer suffisamment pour qu’une autre génération puisse le regarder sans avoir le sentiment de visiter un musée.

Dans Rayhana, la Tunisie apparaît ainsi par fragments.

Une technique.

Un métal.

Une couleur.

Une broderie.

Un rapport particulier à l’ornement.

Puis ces éléments quittent leur contexte initial, rencontrent d’autres influences et reviennent sous une forme nouvelle.

Cette liberté explique peut-être pourquoi son travail a pu circuler au-delà de son marché d’origine sans perdre son accent tunisien.

De Tunis aux regards internationaux

Dès 2011, son nom apparaît dans le regard de British Vogue à l’occasion de la Tunis Fashion Week. Sondes Ben Moussa y est photographiée présentant ses créations de bijoux en coulisses.

La date compte.

Nous sommes seulement quatre ans après la naissance de Rayhana.

Et surtout, bien avant que les réseaux sociaux ne transforment chaque créateur en média permanent de sa propre marque.

Son parcours dans la mode s’inscrit donc dans une temporalité plus longue que celle suggérée aujourd’hui par Instagram.

En 2013, ses bijoux et accessoires apparaissent encore dans le cadre de la Fashion Week de Tunis : colliers, bracelets, bagues et boucles d’oreilles où dialoguent argent, vermeil, améthyste, agate ou corail.

Puis vient le temps de la consolidation.

La création doit devenir entreprise sans perdre ce qui la rend reconnaissable.

La créatrice et la dirigeante

C’est probablement la partie la moins spectaculaire d’une maison de création, mais souvent la plus difficile.

Créer une belle pièce est une chose.

Construire une structure capable de survivre aux saisons, aux changements de consommation, aux crises économiques, aux transformations numériques et à l’arrivée permanente de nouvelles marques en est une autre.

Sondes Ben Moussa a dû apprendre les deux métiers.

La créatrice et l’entrepreneure vivent dans la même personne.

Rayhana développe son implantation commerciale, notamment à La Marsa puis au Tunisia Mall, élargit son public, structure son image et installe progressivement un univers reconnaissable.

Cette longévité change le regard porté sur la marque.

Près de vingt ans après 2007, il ne s’agit plus de savoir si Rayhana peut susciter momentanément l’attention. La question devient : comment une signature indépendante tunisienne réussit-elle à traverser autant de transformations sans perdre son origine ?

La réponse se trouve peut-être précisément dans cette origine.

Parce que Rayhana n’a jamais dépendu d’une tendance unique, elle n’est pas condamnée à disparaître avec elle.

L’Afrique comme espace de circulation

Une autre étape permet de comprendre l’élargissement de cette géographie.

En 2019, à Casablanca, les créations de Sondes Ben Moussa apparaissent dans un dialogue avec l’univers de la créatrice sénégalaise Adama Paris, dans un événement consacré à une mode africaine capable de franchir ses propres frontières.

Le contexte est révélateur.

Il ne s’agit plus simplement de présenter un produit tunisien à l’étranger. Il s’agit de participer à une conversation beaucoup plus large sur ce que peuvent devenir les créations africaines lorsqu’elles cessent d’être regardées uniquement à travers leur provenance.

La Tunisie demeure présente, mais elle devient un point de départ plutôt qu’une frontière.

Quelques années plus tard, lorsqu’un média professionnel comme FashionUnited observe la Fashion Week Tunis 2022 et les forces de la création tunisienne, le travail de Rayhana apparaît justement dans cette relation entre artisanat, identité et mode contemporaine.

La trajectoire prend alors une cohérence particulière.

Ce qui était une intuition en 2007 est devenu un langage.

Une femme au centre, sans effacer l’œuvre

Les réseaux sociaux montrent aujourd’hui une autre Sondes.

Voyages, mode, événements, vie personnelle, entrepreneuriat : elle assume une présence qui dépasse largement l’atelier. Elle se présente elle-même comme businesswoman, voyageuse et fondatrice.

Ce serait pourtant une erreur de confondre cette visibilité avec le fond de son parcours.

Car derrière l’image contemporaine existe une durée.

Derrière les photographies existe un atelier.

Derrière les bijoux existe une connaissance de la matière.

Et derrière le nom Rayhana existent presque deux décennies pendant lesquelles il a fallu créer, vendre, recommencer, adapter, présenter et défendre une signature.

C’est précisément cette accumulation qui donne aujourd’hui une autre dimension à son image.

Sondes Ben Moussa n’est pas devenue créatrice parce qu’elle disposait d’une audience.

L’audience est arrivée dans une histoire qui avait déjà commencé.

Et cette distinction est devenue rare à l’époque des marques nées simultanément avec leur compte Instagram.

Ce que Rayhana raconte vraiment

On pourrait finalement regarder une pièce Rayhana comme un simple objet esthétique.

Mais en suivant le parcours de sa fondatrice, elle raconte autre chose.

Elle raconte une femme tunisienne qui a compris que préserver une culture ne signifie pas la condamner à répéter ses formes anciennes.

Elle raconte aussi une génération d’entrepreneures qui n’a pas attendu que la création venue du Sud méditerranéen reçoive une autorisation extérieure pour exister.

Elle raconte enfin une relation très particulière à la matière.

Car il faut une certaine confiance pour accepter qu’une pierre conserve son irrégularité.

Il faut aussi une certaine maturité pour comprendre qu’en création, tout contrôler n’est pas nécessairement créer davantage.

Sondes Ben Moussa semble avoir construit Rayhana autour de cette idée sans avoir besoin de la transformer en manifeste.

La pierre arrive avec son histoire.

La Tunisie apporte la sienne.

La créatrice ne les efface pas.

Elle intervient entre les deux.

Et peut-être est-ce là que se trouve, après presque vingt ans, la véritable signature de Sondes Ben Moussa : elle n’a pas cherché à dompter la matière pour lui imposer son nom. Elle a construit un nom suffisamment identifiable pour laisser la matière continuer à parler.

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