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THUALFEKAR KHDHR CELUI QUI N’A JAMAIS QUITTÉ LA SCÈNE

THUALFEKAR KHDHR CELUI QUI N’A JAMAIS QUITTÉ LA SCÈNE

Il existe des acteurs qui entrent dans un personnage. Et d’autres qui commencent, bien avant cela, par observer la matière humaine dont les personnages sont faits. Chez Thualfekar Khdhr, le théâtre n’a jamais été une étape avant l’écran : il demeure la matrice secrète de tout ce qui est venu après.

Avant la caméra, il y eut la matière.

Le tissu que l’on mesure et que l’on coupe. Le trait que l’on pose sur une feuille. La masse que l’on façonne pour en faire surgir une forme. Puis, un jour, cette matière est devenue plus complexe, plus imprévisible, infiniment plus fragile : l’être humain.

C’est peut-être ainsi qu’il faut approcher Thualfekar Khdhr.

Non pas en commençant par la liste de ses séries, de ses films ou de ses apparitions à l’écran. Non pas en comptant les rôles. Mais en remontant vers ce moment où un jeune homme de Hilla comprend que les arts qu’il expérimente séparément — dessin, sculpture, rapport manuel à la forme — peuvent se rencontrer dans un même espace.

Cet espace sera le théâtre.

Et il ne le quittera plus vraiment.

Même lorsque la télévision élargira considérablement son public. Même lorsque son visage deviendra familier aux spectateurs irakiens et arabes. Même lorsque les plateaux de tournage remplaceront momentanément les coulisses et que l’objectif de la caméra exigera une autre économie du geste.

Car on peut quitter physiquement une scène.

Il est beaucoup plus difficile de retirer la scène de celui qu’elle a formé.


LE THÉÂTRE COMME LANGUE MATERNELLE

Chez Thualfekar Khdhr, la formation n’est pas un détail biographique destiné à remplir les premières lignes d’un parcours.

Elle explique une méthode.

Étudiant les arts du théâtre à l’Université de Babylone, il appartient à une tradition où le comédien ne se pense pas uniquement comme un visage ou une présence, mais comme l’un des éléments d’une architecture plus vaste : texte, espace, corps, lumière, rythme, silence, direction.

Il écrira. Il jouera. Il mettra en scène.

Cette multiplicité pourrait aujourd’hui être présentée comme une forme de polyvalence. Le mot serait pourtant insuffisant.

Il s’agit plutôt d’une vision globale du métier.

Celui qui a écrit sait ce que coûte une phrase. Celui qui a dirigé sait ce qu’un acteur doit offrir au cadre collectif. Celui qui connaît la scène comprend qu’un silence peut parfois contenir davantage qu’un long dialogue.

Dans une interview ancienne, Thualfekar Khdhr se définissait par une formule remarquablement simple : « Je suis le fils du théâtre. »

Tout est presque déjà là.

Le théâtre n’est pas un lieu d’origine dont il faudrait ensuite s’émanciper. Il devient une filiation.

Et une filiation continue de parler en nous longtemps après que le décor a changé.


AVANT D’ÊTRE VU, APPRENDRE À REGARDER

Notre époque fabrique parfois une étrange inversion.

Elle apprend à être vu avant d’apprendre à regarder.

L’image arrive avant la construction. La visibilité avant la maîtrise. La reconnaissance peut parfois précéder l’expérience.

Le parcours de Thualfekar Khdhr appartient à une temporalité différente.

Une temporalité plus lente.

Avant que des millions de spectateurs potentiels puissent reconnaître un visage, il y eut des années consacrées à comprendre ce que ce visage pouvait exprimer.

C’est précisément ici que ses expériences premières avec le dessin et la sculpture prennent une signification particulière.

Le peintre regarde les nuances.

Le sculpteur cherche la forme cachée dans la matière.

Le comédien accompli fait, d’une certaine manière, les deux.

Il observe un personnage avant de le montrer. Il enlève ce qui est inutile. Il cherche une posture, une respiration, une façon particulière de regarder ou de ne pas regarder. Puis il laisse apparaître une présence qui n’existait pas auparavant.

Le travail de l’acteur peut alors ressembler à une sculpture invisible.

La matière est soi-même, mais la forme finale doit appartenir à quelqu’un d’autre.


QUAND LA CAMÉRA ARRIVE

La télévision n’était pas nécessairement le projet initial.

C’est une donnée essentielle.

Parce qu’elle change la manière dont on lit la suite.

Thualfekar Khdhr n’est pas arrivé au théâtre dans l’espoir que celui-ci lui ouvre rapidement les portes de l’écran. Lorsque la télévision prend une place croissante dans son parcours, une identité artistique existe déjà.

Les années passées en Syrie participeront à cette ouverture vers un espace dramatique arabe plus large, à une époque où Damas constituait l’un des centres majeurs de production télévisuelle de la région.

Changer de médium impose pourtant une transformation.

Sur scène, le corps doit franchir la distance.

À l’écran, la caméra vient chercher ce que le spectateur de théâtre ne pourrait jamais voir d’aussi près.

Un mouvement trop grand devient artificiel.

Une intention trop démonstrative devient visible.

Le regard doit apprendre une autre géographie.

Mais quelque chose demeure.

La discipline.

Celle de l’acteur qui sait que le personnage ne commence pas au moment où la caméra tourne et ne se termine pas nécessairement lorsque le réalisateur dit « coupez ».

C’est probablement là que le théâtre continue silencieusement son travail.


L’ACTEUR QUI CONNAÎT L’ENVERS DU DÉCOR

Il existe une différence subtile entre celui qui connaît son rôle et celui qui comprend l’œuvre dans laquelle son rôle doit vivre.

L’expérience de Thualfekar Khdhr comme auteur et metteur en scène donne à son jeu une autre perspective.

Son rapport à des créations théâtrales telles que « La Voix jaune » révèle cette volonté de ne pas se limiter à l’interprétation.

Écrire signifie construire le monde avant d’y entrer.

Mettre en scène signifie accepter que l’acteur ne soit jamais seul au centre de ce monde.

Cette connaissance de l’envers du décor change nécessairement la relation au métier.

Elle apprend une forme de responsabilité artistique.

Car une production n’est pas seulement la somme de performances individuelles. Elle est une mécanique collective dans laquelle chaque élément peut renforcer ou déséquilibrer l’ensemble.

Voilà pourquoi sa trajectoire vers des responsabilités au sein du théâtre irakien — jusqu’à la direction du Théâtre national — possède une cohérence particulière.

Il ne s’agit plus seulement de jouer sur une scène.

Il faut aussi penser à ce que représente cette scène.


BAGDAD, ET LA RESPONSABILITÉ D’UNE SCÈNE

Un théâtre national n’est jamais simplement un bâtiment.

Dans une capitale comme Bagdad, cette affirmation acquiert une profondeur supplémentaire.

Les salles portent une mémoire.

Elles ont connu les générations, les bouleversements, les périodes d’effervescence et les années difficiles. Elles conservent quelque chose des voix qui les ont traversées.

Administrer un tel espace après avoir été soi-même acteur, auteur et metteur en scène produit un déplacement intéressant.

Le regard cesse d’être uniquement individuel.

Il devient institutionnel.

Comment préserver une tradition sans la transformer en musée ?

Comment permettre à une nouvelle génération d’entrer dans une histoire sans lui demander de la répéter ?

Comment défendre l’exigence dans une époque où la visibilité numérique peut donner l’impression que l’apprentissage est devenu facultatif ?

Ces questions dépassent largement le cas personnel de Thualfekar Khdhr.

Elles traversent aujourd’hui une grande partie du paysage culturel arabe.

Mais son parcours les rend particulièrement visibles.


FACE AU TEMPS DU « TREND »

C’est peut-être ici que son histoire devient véritablement contemporaine.

Nous vivons dans un temps où quelques secondes peuvent créer une célébrité.

Une séquence devient virale. Un visage circule. Les plateformes accélèrent la reconnaissance à une vitesse que les générations précédentes n’auraient pu imaginer.

Il serait facile d’opposer caricaturalement deux mondes : l’ancien et le nouveau, la scène et TikTok, l’école et les réseaux.

Ce serait une erreur.

La modernité n’est pas l’ennemie de la formation.

Le problème commence seulement lorsque la visibilité est confondue avec le métier.

Thualfekar Khdhr s’est lui-même exprimé sur l’arrivée dans la profession de personnes attirées davantage par le « trend » que par la construction artistique.

Cette position mérite d’être entendue au-delà de toute polémique.

Parce qu’elle pose une question fondamentale :

Combien de temps faut-il pour devenir acteur dans une époque où l’on peut devenir célèbre en une nuit ?

Ce ne sont pas deux questions identiques.

Et toute la trajectoire de Thualfekar Khdhr semble se situer précisément dans l’espace qui les sépare.


NE PAS COMPTER LES RÔLES, COMPTER LES TRANSFORMATIONS

Sa filmographie est désormais importante.

Télévision, cinéma, théâtre : les œuvres se sont accumulées et les personnages ont changé.

Des productions récentes ont continué de l’installer dans le paysage dramatique irakien, notamment « Assal Masmoum », « Malik » ou « Simoza », tandis que son parcours global s’étend sur plusieurs dizaines de productions télévisuelles, auxquelles s’ajoutent théâtre et cinéma.

Mais les chiffres racontent mal un acteur.

Ils disent la durée.

Pas nécessairement la profondeur.

Un rôle important n’est pas toujours celui qui occupe le plus longtemps l’écran. Il peut être celui qui oblige l’interprète à abandonner une habitude, à déplacer son registre, à inventer une nouvelle manière d’habiter son propre corps.

C’est pourquoi il serait injuste de réduire Thualfekar Khdhr à une succession de personnages.

Ce qui importe davantage est la continuité entre eux.

Cette impression qu’au-delà des costumes, des époques et des situations dramatiques demeure un artisan qui cherche encore la forme juste.


LE VISAGE ET LE SILENCE

Avec les années, quelque chose change chez certains acteurs.

Ils ont besoin de moins.

Moins de gestes.

Moins de démonstration.

Moins de mots parfois.

Le visage acquiert sa propre mémoire.

Celui de Thualfekar Khdhr appartient désormais à cette catégorie de visages que la caméra peut laisser exister.

Une barbe, une ligne de regard, une immobilité peuvent devenir des éléments narratifs.

Ce n’est pas simplement une question de maturité physique.

C’est l’accumulation invisible des personnages précédents.

Le spectateur ne les identifie pas nécessairement. Mais l’acteur les porte.

Le temps devient alors un partenaire plutôt qu’un adversaire.

Dans une industrie souvent obsédée par la nouveauté, cette densité constitue une autre forme de présence.

On ne regarde plus seulement ce que fait l’acteur. On attend ce qu’il va laisser apparaître.

Et cette attente est un privilège que la caméra accorde rarement.


L’IRAK COMME ESPACE DE CRÉATION

Parler de Thualfekar Khdhr sans parler de l’Irak serait également manquer une partie essentielle du tableau.

Non pas pour transformer son portrait en récit politique.

Mais parce qu’un artiste est toujours, d’une manière ou d’une autre, façonné par la texture culturelle de son environnement.

L’Irak possède une mémoire théâtrale, littéraire et plastique immense. Il possède aussi cette capacité particulière à faire cohabiter l’ancien et le contemporain, le tragique et l’ironie, la poésie et une forme très directe de réalité.

La génération à laquelle appartient Thualfekar Khdhr a dû travailler dans un paysage en transformation permanente.

Elle a vu changer les modes de production.

Les centres de l’industrie dramatique arabe se sont déplacés.

Les plateformes ont bouleversé la circulation des œuvres.

Les frontières entre télévision, cinéma et contenu numérique sont devenues plus poreuses.

Et pourtant, au milieu de toutes ces mutations, une question demeure étonnamment ancienne :

Que signifie être acteur ?


CELUI QUI N’A JAMAIS QUITTÉ LA SCÈNE

Peut-être faut-il finalement revenir au commencement.

À la matière.

À l’enfant puis au jeune homme qui dessine, sculpte, touche au tissu avant de découvrir que le théâtre peut contenir tous ces gestes et davantage encore.

On pourrait regarder son parcours comme une série de départs.

Hilla.

Babylone.

Le théâtre.

La Syrie.

La télévision.

Le cinéma.

Bagdad.

L’administration culturelle.

Les nouvelles productions.

Mais une autre lecture est possible.

Et elle est probablement plus juste.

Thualfekar Khdhr n’a pas passé sa vie à changer de territoire artistique. Il a progressivement agrandi le même territoire.

La scène lui a appris le corps.

L’écriture lui a appris la structure.

La mise en scène lui a appris le regard.

La télévision lui a appris la proximité.

Le cinéma, une autre densité du temps.

Et les responsabilités institutionnelles lui ont rappelé que l’art ne se transmet pas seulement par les œuvres, mais aussi par les lieux que l’on protège et les générations auxquelles on ouvre la porte.

Alors, lorsque la caméra se rapproche aujourd’hui de son visage, elle ne filme pas seulement un acteur.

Elle rencontre toutes ces couches à la fois.

Et derrière l’homme que des millions de spectateurs peuvent désormais reconnaître, quelque chose demeure intact : cet homme de théâtre qui sait que, bien avant les applaudissements, avant la célébrité et avant même le premier mot du texte, il faut apprendre à entrer dans la lumière.

THUALFEKAR KHDHR

Il a quitté les coulisses pour l’écran.
Mais la scène, elle, ne l’a jamais quitté.

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