Dans le cinéma contemporain, certaines trajectoires se construisent à l’écart des récits spectaculaires et des signatures immédiatement identifiables. Elles se déploient dans une zone plus discrète, mais décisive : celle où la forme engage le sens, où le regard se fabrique dans le temps, et où la pensée du cinéma se loge au cœur même de sa matière. Le parcours de Dounia Sichov appartient pleinement à cette géographie exigeante. Il ne s’agit pas d’une carrière accumulative, mais d’un projet cohérent, fondé sur une relation profonde au montage, à la durée et à la responsabilité du regard.

Monter un film, pour Dounia Sichov, n’a jamais relevé d’un geste technique secondaire. Le montage est une écriture à part entière, un espace où se décident la respiration du récit, la justesse émotionnelle et la position éthique du film face à son sujet. Cette conception irrigue l’ensemble de son travail, qu’il s’agisse de longs métrages de fiction, de documentaires ou de ses propres réalisations. Être monteuse, puis réalisatrice, ne constitue pas chez elle une bifurcation, mais une continuité logique : la prolongation d’un même rapport au cinéma comme art du choix, du retrait et de l’écoute.

Son inscription dans le cinéma d’auteur européen se manifeste par des collaborations avec des cinéastes dont l’exigence formelle et narrative suppose une compréhension fine de la structure interne des films. Travailler sur des œuvres sélectionnées dans des festivals internationaux de premier plan n’est pas ici un marqueur de reconnaissance mondaine, mais l’indice d’une confiance artistique. Le montage devient un lieu de dialogue silencieux entre la vision du réalisateur et la sensibilité de celle qui organise le temps, ajuste les silences et accepte parfois de laisser une scène respirer au-delà de toute efficacité dramatique.

Cette attention au temps constitue l’un des fils directeurs de son parcours. Dans un paysage audiovisuel dominé par l’accélération, la saturation narrative et la dictature de l’attention, Dounia Sichov revendique une autre temporalité. Une temporalité qui n’impose pas, mais propose. Qui ne cherche pas à capturer le spectateur, mais à l’inviter à habiter l’image. Le cinéma devient alors un espace d’expérience, où le sens ne se livre pas immédiatement, mais se construit dans la durée, au fil des plans et des raccords.

Son passage à la réalisation s’inscrit dans cette même logique de continuité. Réaliser, pour elle, ne signifie pas s’affranchir du montage, mais en approfondir la portée. Ses films interrogent la manière dont les images se souviennent, comment elles portent des strates de mémoire individuelles et collectives. Dans Vikken, court métrage documentaire primé dans plusieurs festivals, la figure filmée n’est jamais réduite à un objet de regard. Le film avance avec retenue, refusant toute spectacularisation, pour laisser émerger une présence, une complexité, une zone de fragilité qui échappe aux catégories préfabriquées.

Cette éthique du regard traverse l’ensemble de son travail. Il n’y a chez Dounia Sichov ni fascination pour le sujet, ni distance froide. Le cinéma se situe dans un entre-deux délicat : suffisamment proche pour capter l’intime, suffisamment conscient pour ne jamais le trahir. Cette posture est d’autant plus remarquable qu’elle s’exerce dans des contextes où les enjeux identitaires, sociaux ou culturels pourraient facilement glisser vers l’illustration ou le commentaire. Elle choisit au contraire la suggestion, la nuance et l’écoute.

Son engagement dans des circuits de diffusion exigeants, tels que les plateformes culturelles indépendantes ou les chaînes européennes reconnues pour leur ligne éditoriale, confirme cette cohérence. Diffuser un film n’est pas pour elle une simple étape de visibilité, mais un prolongement du geste artistique. Le lieu où l’œuvre rencontre son public importe autant que l’œuvre elle-même. Cette attention portée aux conditions de réception témoigne d’une conception responsable du cinéma, pensé comme un acte culturel inscrit dans un écosystème, et non comme un produit isolé.

La relation entre fiction et documentaire occupe également une place centrale dans son parcours. Loin d’opposer ces deux registres, Dounia Sichov les envisage comme des territoires poreux, traversés par les mêmes questions de forme et de vérité. Ce qui l’intéresse n’est pas la frontière entre réel et mise en scène, mais la manière dont le cinéma peut rendre compte d’une expérience humaine sans la figer. Cette approche confère à son travail une tonalité singulière, où la rigueur formelle n’exclut jamais l’émotion, et où l’émotion ne se substitue jamais à la pensée.

Dans un milieu souvent marqué par la personnalisation excessive des trajectoires artistiques, sa présence publique demeure mesurée. Peu d’effets de discours, peu de mise en scène de soi. Le travail parle avant la posture. Cette discrétion n’est pas un retrait, mais un choix. Celui de laisser les films exister par eux-mêmes, de privilégier la cohérence d’un parcours à la visibilité immédiate. À ce titre, son itinéraire offre une alternative précieuse aux modèles dominants de carrière dans le champ culturel.

Ce qui se dessine, à travers les films qu’elle monte et réalise, c’est une réflexion constante sur la responsabilité de l’image. Comment filmer sans réduire ? Comment monter sans imposer ? Comment raconter sans confisquer la parole de l’autre ? Ces questions ne sont jamais formulées de manière théorique, mais inscrites dans la pratique même du cinéma. Elles donnent à son travail une profondeur rare, où chaque décision formelle engage une position éthique.

À l’heure où le cinéma d’auteur se trouve souvent sommé de justifier sa place face aux logiques industrielles et aux plateformes globales, le parcours de Dounia Sichov rappelle que la singularité demeure une force. Non pas une singularité tapageuse, mais une singularité patiente, construite dans le temps long, attentive aux formes et aux êtres. Son œuvre, encore en devenir, s’inscrit déjà comme un espace de résistance douce : une résistance à la simplification, à l’accélération et à l’oubli.

Ainsi, le travail de Dounia Sichov ne se laisse pas résumer à une fonction ou à une spécialité. Il constitue un geste cinématographique global, où le montage devient une écriture du regard, et où le cinéma retrouve sa capacité à penser le monde sans le réduire. Une trajectoire qui mérite d’être lue, non comme un parcours individuel isolé, mais comme l’expression d’une certaine idée du cinéma : exigeante, responsable et profondément contemporaine.


Bureau de Beyrouth