Dans le paysage photographique qui conserve les lieux, les époques et les événements, où le
journalisme croise l’art et où l’image devient un texte parallèle à la parole, parfois même plus
expressif, le nom d’Ammar Abd Rabbo apparaît comme l’un de ceux qui ont réussi à
transformer l’objectif en un outil de réflexion autant qu’un outil de documentation. Le
photographe franco syrien, qui a construit au fil de plus d’un quart de siècle une trajectoire
dont la richesse professionnelle et sensible peut parfois faire oublier certains détails tant elle
est dense, développe un parcours oscillant entre le témoignage sur l’histoire et une
recherche artistique profonde sur le sens de l’image.
Son parcours ne s’est pas inscrit seulement sous le titre d’un itinéraire professionnel, mais plutôt
comme une forme de voyage entre capitales et grands événements. Son objectif nous a
transportés à travers les zones de conflit dans le monde. Au cœur des événements, Ammar Abd
Rabbo n’était pas simplement un photojournaliste, il était un témoin visuel de moments que la
langue seule peine à raconter et qui avaient besoin de son regard réaliste. Dans d’autres lieux et
d’autres événements, son objectif artistique était également présent, chargé de l’esprit du
moment.
C’est pour cette raison que ses photographies ont trouvé leur place dans les plus grandes
plateformes médiatiques internationales telles que Time, Le Monde et Der Spiegel. Dans ces
pages, ses images n’étaient pas seulement une matière d’information, elles constituaient
toujours un récit visuel porteur d’une sensibilité artistique claire.
Son portfolio professionnel révèle également une remarquable diversité. Il a réalisé des portraits
de chefs d’État et de personnalités politiques comme le président français Emmanuel Macron ou
l’ancienne Première ministre du Pakistan Benazir Bhutto, ainsi que d’autres dirigeants arabes et
occidentaux. Il a aussi documenté des moments rares de stars mondiales comme Michael
Jackson, en plus de nombreuses images de célébrités arabes et internationales. Il a également
été présent dans les grandes manifestations artistiques telles que le Festival de Cannes et les
événements de la mode à Paris. Parmi ses images marquantes figure aussi un portrait du
physicien Stephen Hawking, dans lequel il a su capter, en un instant silencieux, la puissance de la pensée humaine face à la fragilité du corps.
Cependant Abd Rabbo ne s’arrête pas aux frontières du journalisme. Comme le montrent son
regard et l’esprit de son objectif, l’image ne se limite pas à être un document, elle s’élargit pour
devenir un espace de contemplation de la vie et de sa philosophie.
Dans son exposition Coming Soon présentée à Beyrouth en 2012, il a choisi de s’éloigner de
l’image directe traditionnelle pour proposer une série artistique d’ombres de femmes enceintes,
dans une tentative de repenser l’image du corps et de la maternité en dehors des cadres sociaux
habituels. C’était une déclaration claire d’une orientation artistique qui voit dans le corps un
porteur de mémoire et de sens.
Cet esprit expérimental l’a également conduit à participer à un projet artistique exceptionnel en
2015 lorsque ses œuvres ont été exposées dans l’exposition Dismaland en Angleterre, projet
supervisé par l’artiste Banksy. Cet événement a constitué un nouveau moment de
reconnaissance pour la place d’Abd Rabbo dans la scène artistique internationale.
Mais la mémoire de la guerre est restée présente dans son travail. Au début de l’année 2017 il a
publié en français son livre « ALEP A Elles Eux Paix », un travail visuel consacré à la ville d’Alep.
Ce projet constitue une tentative de sauver les petits moments humains qui peuvent se perdre
dans le bruit des nouvelles. À travers une série de photographies prises par Abd Rabbo, le livre
documente des scènes de la ville d’Alep et de ses habitants et représente un témoignage
artistique et humain d’une ville ancienne dans des moments décisifs.
En reconnaissance de ce parcours artistique et culturel, le gouvernement français lui a décerné
en 2018 l’Ordre des Arts et des Lettres au grade de chevalier, l’une des distinctions culturelles
les plus importantes en France.
Parallèlement à son travail artistique Abd Rabbo continue de défendre la vérité à une époque
marquée par la désinformation médiatique. Il participe via la plateforme Daraj à des vidéos en
langue arabe affirmant que le rôle du photographe et du journaliste ne se limite pas à
transmettre l’information mais s’étend à la protection de la vérité elle même.
Entre les différentes régions du monde Ammar Abd Rabbo poursuit ainsi la construction de son
projet visuel comme un pont entre la mémoire et les scènes de la vie en perpétuel mouvement.
Son objectif devient un moyen de transmettre le réel, d’explorer les plus petits instants et de les
inscrire dans la durée, tout en ouvrant un espace de contemplation et de reconstruction continue
de soi.
Au final les images d’Ammar Abd Rabbo apparaissent comme des tentatives pour sauver le
temps de l’oubli. Il ne se contente pas d’enregistrer ce qui s’est passé, il offre aux moments des
êtres humains et du monde une chance de durer, nous rappelant que l’image lorsqu’elle est
saisie avec sincérité peut devenir la forme la plus pure de la mémoire.
PO4OR