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Asghar Farhadi à Cannes 2026 : Histoires parallèles, ou la fragmentation du réel au cœur de Paris

Asghar Farhadi à Cannes 2026 : Histoires parallèles, ou la fragmentation du réel au cœur de Paris

CANNES -Avec Histoires parallèles, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, le cinéaste iranien Asghar Farhadi signe un retour ambitieux au cinéma européen et confirme une fois encore son obsession pour les zones grises de l’âme humaine. Mais cette fois, le réalisateur de Une séparation et Le Client déplace son terrain moral vers Paris, ville qu’il transforme en laboratoire psychologique où se brouillent les frontières entre la réalité, le regard et la fiction.

Depuis plus de quinze ans, Farhadi s’est imposé comme l’un des grands analystes contemporains du conflit humain. Son cinéma ne repose ni sur les explosions dramatiques ni sur la spectacularisation émotionnelle, mais sur des fissures invisibles : un silence, un doute, une omission, un regard déplacé. Dans Histoires parallèles, ces fissures deviennent le sujet même du film.

Le récit suit Sylvie, interprétée par Isabelle Huppert, écrivaine parisienne retirée du monde social, enfermée dans une solitude presque clinique. Depuis son appartement, elle observe ses voisins, épie leurs gestes, reconstruit leurs vies et tente, à travers eux, de retrouver une inspiration littéraire qu’elle semble avoir perdue depuis longtemps. Cette posture de spectatrice devient progressivement une dépendance mentale : regarder les autres devient une manière d’éviter de se regarder elle-même.

L’univers fermé dans lequel elle évolue commence pourtant à se fissurer lorsqu’un jeune homme, Adam, entre dans sa vie après un incident dans le métro parisien. Peu à peu, sa présence bouleverse l’équilibre fragile de l’écrivaine. Entre eux se développe une relation ambiguë, oscillant entre fascination, transfert affectif et projection imaginaire. Farhadi ne cherche jamais à clarifier entièrement la nature du lien : il préfère installer le doute comme moteur narratif.

C’est précisément là que le film révèle sa dimension la plus ambitieuse. Histoires parallèles ne raconte pas seulement une histoire ; il interroge la fabrication même des récits. Qui regarde ? Qui interprète ? Où se situe la frontière entre ce qui existe réellement et ce que les personnages inventent pour survivre à leurs propres fractures intérieures ?

À plusieurs reprises, le film donne l’impression de glisser hors du réel. Les scènes semblent parfois contaminées par le regard de Sylvie elle-même, comme si Paris devenait progressivement une extension mentale de son imaginaire. Farhadi construit ainsi une œuvre où la perception est toujours instable. Le spectateur n’est jamais totalement certain de ce qu’il voit, ni du degré de vérité contenu dans les relations qui se développent à l’écran.

Cette approche marque une évolution importante dans le cinéma du réalisateur iranien. Dans ses œuvres précédentes, notamment Une séparation ou Le Passé, la tension dramatique reposait sur des dilemmes moraux très concrets, presque judiciaires. Ici, le conflit devient plus abstrait, plus psychologique, parfois même labyrinthique. Farhadi semble moins intéressé par la vérité factuelle que par les mécanismes mentaux qui produisent les récits personnels.

Ce déplacement vers une narration plus intérieure explique en partie les réactions contrastées provoquées par le film à Cannes. Certains critiques saluent une œuvre d’une grande sophistication formelle, capable de transformer la solitude contemporaine en matière cinématographique dense et troublante. D’autres reprochent au film son excès de complexité, estimant que Farhadi abandonne parfois la précision émotionnelle qui faisait la force de ses meilleurs films.

Il faut pourtant reconnaître que cette perte apparente de clarté participe pleinement du projet du réalisateur. Histoires parallèles n’est pas un film conçu pour rassurer ou résoudre. C’est un film construit sur le déséquilibre. Les personnages y avancent dans une réalité fragmentée, où les certitudes disparaissent progressivement au profit de perceptions contradictoires.

Paris joue ici un rôle central. Loin de la capitale romantique souvent représentée par le cinéma international, la ville apparaît chez Farhadi comme un espace froid, dense, presque anonyme. Les appartements étroits, les cafés silencieux, les couloirs du métro et les rues grises composent une géographie de l’isolement. Même lorsqu’ils sont entourés de monde, les personnages semblent enfermés dans leurs propres labyrinthes mentaux.

Le choix d’Isabelle Huppert apparaît dès lors particulièrement pertinent. L’actrice française possède cette capacité rare à rendre visibles les tensions intérieures sans jamais les verbaliser. Son interprétation de Sylvie repose sur une économie de gestes et de regards qui correspond parfaitement à l’univers moral de Farhadi. Face à elle, le personnage d’Adam agit moins comme un simple partenaire narratif que comme une perturbation existentielle, presque une intrusion dans un système psychologique fermé.

Le producteur Alexandre Mallet-Guy a décrit le film comme « le projet le plus ambitieux » de Farhadi. Cette ambition se ressent dans la structure même du récit, où plusieurs trajectoires humaines se croisent sans jamais totalement se rejoindre. Le titre Histoires parallèles prend alors tout son sens : chacun des personnages évolue dans sa propre version du réel, incapable d’accéder complètement à celle des autres.

Cette fragmentation du monde contemporain constitue probablement le cœur philosophique du film. Farhadi semble suggérer qu’il n’existe plus de vérité commune stable, mais seulement des perceptions individuelles qui se superposent, s’opposent et parfois se détruisent mutuellement. Le drame naît précisément de cette impossibilité à partager une même lecture du réel.

À Cannes, le film suscite déjà de nombreux débats autour de sa place dans la filmographie du cinéaste iranien. Certains y voient une rupture audacieuse vers un cinéma plus abstrait et plus européen ; d’autres considèrent qu’il s’agit d’une œuvre moins maîtrisée que ses précédents chefs-d’œuvre. Mais même ses détracteurs reconnaissent une chose : Farhadi demeure l’un des rares réalisateurs contemporains capables de transformer les tensions invisibles du quotidien en matière dramatique profondément universelle.

Avec Histoires parallèles, Asghar Farhadi ne cherche pas simplement à raconter une nouvelle histoire humaine. Il tente de sonder la manière dont les êtres fabriquent leurs propres vérités pour survivre à leurs manques, à leurs désirs et à leurs solitudes. Et dans cette exploration du doute, Paris devient moins une ville qu’un miroir mental, où chacun finit par projeter ses propres fantômes.

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