Dans un paysage littéraire arabe souvent partagé entre l’expérimentation formelle radicale et la narration commerciale standardisée, l’œuvre d’Asma Al-Zahhar occupe un espace intermédiaire, plus discret, mais non moins significatif. Il s’agit d’une écriture qui ne cherche ni la rupture spectaculaire ni la démonstration stylistique, mais qui s’ancre résolument dans l’exploration de l’émotion comme fait humain central. Une écriture attentive aux failles intimes, aux silences intérieurs, à cette zone fragile où le vécu individuel rejoint une expérience collective largement partagée par les lecteurs arabes contemporains.

Asma Al-Zahhar ne construit pas ses romans autour de l’événement au sens classique. Elle privilégie la durée, la résonance, la trace laissée par les choses plutôt que leur déroulement. Le récit avance moins par actions successives que par strates de mémoire, par retours insistants sur des états d’âme, des blessures non cicatrisées, des absences qui continuent d’habiter les personnages. Cette orientation narrative n’est pas un effet de style : elle correspond à une vision précise de la littérature comme espace d’écoute et de reconnaissance émotionnelle.

Son lectorat, large et fidèle, ne se constitue pas par hasard. Il se reconnaît dans cette manière d’écrire qui ne surplombe pas l’expérience humaine mais s’y tient à hauteur d’homme — et souvent à hauteur de femme. La voix narrative chez Al-Zahhar est majoritairement féminine, non par revendication idéologique, mais parce que le regard porté sur le monde est celui d’une subjectivité exposée, sensible, traversée par le manque, l’attente et le souvenir. Le féminin n’y est pas un slogan ; il est une condition existentielle.

Cette cohérence apparaît avec une particulière netteté dans son roman le plus récent, Al-‘Â’idûn min al-Mâdî (Les Revenants du passé). Le titre, à lui seul, condense l’enjeu central du texte : le passé n’est pas révolu, il revient sans cesse, non comme refuge nostalgique, mais comme force de rappel parfois douloureuse. Les personnages du roman ne « retournent » pas réellement ; ils sont rappelés, convoqués par des fragments de mémoire, des relations inachevées, des paroles jamais dites. Le passé agit comme une présence persistante, presque intrusive, qui empêche toute clôture définitive.

La structure du roman reflète ce mouvement intérieur. Il ne s’agit pas d’un récit linéaire, orienté vers une résolution claire, mais d’une progression émotionnelle, faite de va-et-vient entre présent et souvenirs. Le temps narratif se dilate, se replie, se suspend. Ce choix peut dérouter un lecteur en quête d’intrigue forte, mais il s’avère cohérent avec le projet de l’autrice : dire l’impossibilité de tourner la page lorsque certaines blessures demeurent ouvertes.

Sur le plan stylistique, la langue d’Asma Al-Zahhar se caractérise par une grande lisibilité. Elle évite l’ornement excessif, privilégie des phrases relativement courtes, souvent chargées d’une intensité affective immédiate. Cette écriture, parfois qualifiée de « simple », gagne à être lue autrement : elle est volontairement dépouillée pour laisser toute la place à l’émotion. Les silences, les blancs, les non-dits y jouent un rôle essentiel. Ce qui n’est pas formulé explicitement compte autant que ce qui est écrit.

Cette proximité avec le lecteur constitue l’une des forces majeures de son travail, mais aussi l’un de ses enjeux critiques. La frontière entre narration romanesque et confidence émotionnelle peut parfois sembler ténue. Pourtant, Al-Zahhar assume ce risque. Elle ne cherche pas à instaurer une distance froide entre le texte et celui qui le lit ; elle revendique au contraire une relation directe, presque intime. La littérature devient alors un espace de partage, où le lecteur n’est pas seulement spectateur, mais partenaire sensible du récit.

Il serait toutefois réducteur de limiter cette œuvre à une écriture purement émotionnelle. Les romans d’Asma Al-Zahhar s’inscrivent dans un contexte social et temporel précis : celui d’un monde arabe marqué par les déplacements, les exils intérieurs, les ruptures affectives et la fragilisation des repères. Le sentiment de perte qui traverse ses textes n’est pas uniquement individuel ; il renvoie à une expérience collective, diffuse, souvent tue. En ce sens, son travail peut être lu comme une forme de chronique sensible de notre époque.

La place qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire ne relève donc ni de l’avant-garde ni du pur divertissement. Elle se situe dans une zone intermédiaire, essentielle : celle d’une littérature de résonance. Une littérature qui n’impose pas une vision, mais qui accompagne, qui met des mots sur des sensations partagées, qui offre au lecteur un miroir plus qu’un manifeste.

Lire Les Revenants du passé avec attention, c’est accepter d’entrer dans ce rythme lent, introspectif, parfois inconfortable. C’est aussi reconnaître la valeur d’une écriture qui, sans prétendre révolutionner la forme romanesque, parvient à saisir quelque chose de profondément humain : l’impossibilité de se détacher totalement de ce que l’on a été, et la nécessité pourtant de continuer à avancer.

L’expérience littéraire proposée par Asma Al-Zahhar n’est donc pas spectaculaire, mais elle est durable. Elle laisse une trace, non par l’effet, mais par la justesse. Et dans un monde saturé de discours bruyants et de récits instantanés, cette capacité à écrire la fragilité avec constance et sincérité constitue, en soi, une forme de résistance silencieuse.

PO4OR – Bureau du Caire