Aller au contenu

Cairo Rhapsody : lorsque Le Caire devient la mémoire vivante du monde arabe

Avec son documentaire hybride, Farah Al Hashem transforme Le Caire en personnage central d’un récit où mémoire urbaine, culture populaire et identité contemporaine dialoguent avec les grandes questions universelles de notre temps.

Cairo Rhapsody : lorsque Le Caire devient la mémoire vivante du monde arabe
Farah Al Hashem est une réalisatrice, journaliste et chercheuse en cinéma, diplômée de la New York Film Academy et de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. À travers ses films, elle explore les thèmes de la mémoire, de la ville, de l’identité et de l’exil, en mêlant documentaire, cinéma-essai et narration intime.

Parfois, un film ne raconte pas une histoire. Il écoute.

Il écoute les voix qui traversent une ville, les souvenirs qui s’accrochent aux façades, les conversations qui survivent aux générations et les traces invisibles laissées par celles et ceux qui ont façonné un lieu avant de disparaître. C’est précisément cette expérience que propose Cairo Rhapsody (Hartala fi Al-Qahira), le documentaire hybride réalisé par Farah Al Hashem.

À première vue, le projet semble simple : une cinéaste parcourt Le Caire et rencontre des artistes, des intellectuels, des libraires, des commerçants et des habitants. Pourtant, dès les premières minutes, le spectateur comprend que le film poursuit une ambition plus profonde. Il ne s’agit pas de présenter la capitale égyptienne, encore moins de l’expliquer. Il s’agit de lui donner la parole.

Dans l’imaginaire occidental, Le Caire demeure souvent prisonnier d’un double cliché. D’un côté, la ville des pyramides et de l’Égypte éternelle ; de l’autre, celle des bouleversements politiques et des images spectaculaires relayées par les médias internationaux. Entre ces deux représentations subsiste une réalité essentielle qui échappe fréquemment aux regards extérieurs : celle d’une métropole vivante, traversée par des mémoires multiples, des héritages culturels immenses et une créativité qui continue de façonner le monde arabe contemporain.

Cairo Rhapsody s’inscrit précisément dans cet espace laissé vacant.

Le film refuse le regard touristique comme il refuse le regard journalistique. Il ne cherche ni l’exotisme ni l’explication. Son mouvement est celui de la déambulation, de la rencontre et de l’écoute. La caméra avance comme un promeneur curieux qui accepte de se perdre pour mieux comprendre.

Cette démarche rappelle une évidence souvent oubliée : les grandes villes ne se résument jamais à leurs monuments. Elles existent avant tout à travers les récits que leurs habitants transmettent, les lieux qu’ils habitent et les souvenirs qu’ils préservent.

Dans le film de Farah Al Hashem, Le Caire devient ainsi un personnage à part entière.

Une ville contradictoire, parfois chaotique, souvent mélancolique, mais toujours vivante. Une ville qui porte sur ses épaules plusieurs siècles d’histoire sans jamais cesser de produire du présent.

Cette idée constitue sans doute la force majeure du film. Là où de nombreuses œuvres consacrées au Moyen-Orient privilégient les conflits, les fractures géopolitiques ou les crises sociales, Cairo Rhapsody choisit de s’intéresser à ce qui résiste au temps. Le regard de la réalisatrice se tourne vers la mémoire culturelle, vers les formes discrètes de transmission qui permettent à une société de conserver son identité malgré les transformations qui la traversent.

À travers les librairies, les cafés, les discussions spontanées et les témoignages recueillis au fil du parcours, le spectateur découvre une autre cartographie du Caire : une cartographie affective, intellectuelle et humaine.

Cette dimension confère au film une portée qui dépasse largement le cadre égyptien.

Car la question posée par Cairo Rhapsody est universelle : que reste-t-il d’une ville lorsque le temps passe ? Comment une société conserve-t-elle sa mémoire dans un monde marqué par l’accélération permanente, l’uniformisation culturelle et la disparition progressive de certains espaces de rencontre ?

Ces interrogations concernent Le Caire, mais elles concernent tout autant Paris, Rome, Beyrouth ou Istanbul.

C’est précisément pour cette raison que le film peut trouver un écho particulier auprès du public européen. Il ne demande pas au spectateur occidental de comprendre l’Égypte. Il l’invite à reconnaître dans cette ville quelque chose qui lui est familier : la relation intime que chaque société entretient avec sa propre mémoire.

La forme choisie par Farah Al Hashem participe pleinement à cette ambition. Ni documentaire classique ni journal intime, Cairo Rhapsody appartient à cette tradition du cinéma-essai qui préfère la réflexion à la démonstration. Le film ne construit pas un discours fermé ; il ouvre un espace de dialogue. Le spectateur n’est jamais placé face à une vérité imposée. Il est invité à parcourir la ville, à observer, à écouter et à construire sa propre expérience.

Cette liberté narrative constitue aujourd’hui l’une des caractéristiques les plus stimulantes du cinéma documentaire contemporain. Elle permet d’aborder la réalité non comme un objet figé, mais comme une matière vivante, complexe et parfois contradictoire.

Le parcours même du film mérite également l’attention.

À une époque où la reconnaissance d’une œuvre semble souvent dépendre de son passage dans les grands festivals internationaux, Farah Al Hashem a choisi un chemin différent. Avant toute consécration institutionnelle, elle a privilégié la rencontre directe avec le public en diffusant son film sur YouTube.

Ce choix peut sembler audacieux pour une œuvre d’auteur. Pourtant, il révèle une conviction profondément contemporaine : la valeur d’un film ne se mesure pas uniquement à travers les circuits traditionnels de légitimation, mais aussi à travers sa capacité à créer une relation réelle avec ses spectateurs.

Les résultats ont confirmé la pertinence de cette démarche. Le film dépasse aujourd’hui les 280 000 vues et continue d’élargir son audience à travers le monde arabe. Plus remarquable encore, cette diffusion libre n’a pas empêché l’émergence d’un véritable dialogue critique autour de l’œuvre.

Independent Arabia décrit ainsi Cairo Rhapsody comme « un portrait visuel du Caire où la ville cesse d’être un décor pour devenir un être vivant ». Al Akhbar y voit « un film qui écoute la ville avant de la raconter », tandis qu’Al Masry Al Youm le qualifie de « déclaration d’amour au Caire, portée par une mémoire intime et collective ».

Plus significative encore est la lecture proposée par Al Jazeera. Le média inscrit le film dans une filiation cinématographique prestigieuse en soulignant que « dans la lignée des cinéastes qui ont filmé Le Caire, de Youssef Chahine aux nouvelles voix documentaires, Farah Al Hashem propose un regard profondément personnel sur la ville ». Une autre critique résume peut-être le mieux l’esprit du film : « Entre le Caire de Youssef Chahine et celui de Farah Al Hashem demeure la même passion : filmer une ville aimée malgré ses contradictions. »

La référence à Chahine n’est pas anodine. Elle ne cherche pas à comparer deux œuvres ou deux générations, mais à rappeler qu’il existe une tradition cinématographique où la ville devient plus qu’un décor : un personnage, une mémoire et parfois même une conscience collective.

C’est précisément ce que réussit Cairo Rhapsody.

Le film ne cherche pas à représenter le monde arabe. Il lui permet simplement de parler avec sa propre voix.

À une époque saturée d’images instantanées, de récits simplificateurs et de lectures binaires, cette voix apparaît comme une invitation rare : celle d’écouter une ville avant de prétendre la comprendre.

Et lorsque Le Caire parle, c’est une partie de la mémoire culturelle du monde arabe qui trouve son langage.

PO4OR-Bureau de Paris
© Portail de l’Orient

Ajouter PO4OR sur Google