Dana Dajani appartient à cette catégorie rare d’artistes dont le parcours ne se laisse pas enfermer dans une fonction unique ni dans une définition rapide. Actrice, poétesse, performeuse et pédagogue, elle développe depuis plus d’une décennie un langage artistique cohérent, exigeant et profondément incarné, où la parole n’est jamais dissociée du corps, et où le corps devient à son tour porteur de mémoire, de tension et de responsabilité.

Formée au théâtre à Chicago, dans une tradition scénique rigoureuse et ouverte sur l’expérimentation, Dana Dajani entre très tôt dans le métier par la scène. Le théâtre, chez elle, n’est pas un simple point de départ mais une matrice durable : discipline du geste, écoute de l’espace, conscience du rythme et du silence. Ces fondations structurent l’ensemble de son travail ultérieur, qu’il s’agisse de cinéma, de poésie performée ou de projets hybrides à la frontière des genres.

Son installation à Dubaï en 2011 marque un tournant décisif. Dans un espace culturel en pleine mutation, traversé par des langues, des identités et des récits multiples, Dana Dajani trouve un terrain propice à l’élargissement de sa pratique. Elle s’impose rapidement sur les scènes locales et régionales, en arabe comme en anglais, tout en développant une écriture performative singulière, à la fois intime et politique, épurée et intensément incarnée.

Ce qui distingue son travail de spoken word tient précisément à son refus de la performance décorative. La poésie n’est jamais chez elle un simple texte dit sur scène. Elle devient une architecture dramatique. À travers une gestuelle minimale, des variations de voix, l’usage d’objets simples – parfois un simple foulard – elle construit des personnages, des situations, des tensions. Chaque poème fonctionne comme une traversée : celle du corps féminin, de l’exil, du désir, de la colère contenue, de la dignité menacée mais persistante.

Cette parole scénique s’inscrit résolument dans le temps long. Loin des effets immédiats et des slogans, Dana Dajani travaille la répétition, la maturation, l’affinement. Ses tournées internationales, notamment en Europe, témoignent de cette construction patiente : Londres, Bilbao, Liverpool, entre autres, où elle se produit dans des institutions culturelles reconnues et des festivals engagés. Sa performance au Guggenheim Museum de Bilbao constitue à cet égard un jalon symbolique : la poésie performée y est reconnue comme une forme artistique à part entière, digne des grands espaces muséaux.

Parallèlement à son activité scénique, Dana Dajani développe un travail de transmission. Ateliers d’écriture, de performance, de prise de parole : son approche pédagogique repose sur une idée centrale, celle de la voix comme espace de réappropriation. Trouver sa voix, ce n’est pas seulement apprendre à parler, mais apprendre à se tenir, à nommer, à exister dans un monde fragmenté. Cette dimension éducative irrigue l’ensemble de son projet artistique.

Son engagement humanitaire et social n’est jamais dissocié de sa pratique artistique. Il ne s’agit pas pour elle d’illustrer des causes, mais de créer des formes qui interrogent. Palestine, droits des femmes, accès à l’éducation, justice sociale : ces thèmes traversent ses textes sans jamais les réduire à un discours militant figé. La scène devient un lieu de complexité, où la vulnérabilité cohabite avec la résistance, où la poésie ouvre un espace de réflexion plutôt que de certitude.

La reconnaissance institutionnelle vient confirmer la portée de ce parcours. Distinguée comme Emirates Woman Artist of the Year, lauréate du Young Arab Award dans la catégorie divertissement, citée parmi les figures féminines les plus influentes de la région, Dana Dajani incarne une réussite qui ne se mesure pas seulement en visibilité, mais en cohérence. Une cohérence rare, fondée sur la fidélité à un langage et à une éthique de travail.

Cette exigence se prolonge dans ses projets audiovisuels, notamment les films-poèmes réalisés avec son partenaire créatif Rami Kanso. Caged Bird, l’un de ces projets, illustre parfaitement cette convergence entre poésie, image et responsabilité. Le texte y devient matière visuelle, le souffle se transforme en montage, et la performance quitte la scène pour toucher un autre public, sans rien perdre de sa densité.

Aujourd’hui installée à Doha, Dana Dajani poursuit ce travail de fond, loin des effets de mode. Son parcours témoigne d’une conviction forte : la parole n’est pas un ornement, mais un acte. Un acte qui engage le corps, le regard, le temps. Dans un paysage culturel souvent dominé par la vitesse et la fragmentation, elle propose une autre temporalité, faite de présence, de rigueur et de responsabilité.

Écrire un portrait de Dana Dajani, c’est ainsi affirmer une ligne éditoriale claire : s’intéresser à l’art lorsqu’il devient une manière d’habiter le monde, de le questionner et, parfois, de le réparer.

PO4OR – Bureau de Dubaï