Avant d’être une peintre, Dania Khatib fut une image.
Une image médiatique née dans les années 1990, à une époque où le paysage audiovisuel arabe redéfinissait ses codes et ses visages. Présentatrice pionnière sur une chaîne musicale internationale, figure familière des écrans à Abu Dhabi TV, elle incarne alors une modernité en mouvement : celle d’une génération qui apprend à habiter la visibilité.
Le visage devient langage. La caméra, un territoire.
Mais l’image publique possède une ambiguïté fondamentale : elle donne une présence tout en imposant une distance. Être vue ne signifie pas nécessairement être habitée. Cette tension traverse silencieusement le parcours de Dania Khatib dès ses débuts.
La transition vers la musique pop marque une première tentative de réappropriation. Avec ses albums produits par EMI, ses collaborations internationales et son esthétique hybride entre Orient et Occident, elle déplace le centre de gravité : du regard extérieur vers la voix intérieure. La scène lui permet de transformer la visibilité en expression personnelle. Pourtant, la performance reste un espace d’exposition.
Derrière cette trajectoire publique se cache une origine plus discrète : les Beaux-Arts. Avant le direct, avant les projecteurs, il y avait le geste plastique. La peinture ne surgit pas comme une rupture tardive ; elle réapparaît comme une mémoire profonde.
Le véritable basculement survient dans un contexte où l’histoire collective fracture l’intime. L’explosion du port de Beyrouth agit comme une ligne de faille. La création musicale « Fi Qalbi » révèle déjà un déplacement vers une expression plus intérieure, presque méditative. Mais c’est dans la peinture que ce mouvement trouve sa forme la plus radicale.
Revenir à la peinture après avoir été une image publique constitue un geste symbolique puissant. Il s’agit d’un passage de la surface vers la profondeur, du flux médiatique vers la durée silencieuse.
Dans ses œuvres, la nature n’est pas un décor. Elle devient une structure d’existence. Arbres verticaux, forêts compactes, lumières filtrées : autant d’éléments qui construisent un espace de stabilisation. L’arbre, motif central, agit comme une métaphore du réenracinement. Après des années de circulation médiatique et géographique, il incarne la recherche d’une verticalité intérieure.
La matière picturale témoigne de cette transformation. Les couches épaisses, les contrastes lumineux, la vibration des couleurs traduisent une tension entre mémoire et reconstruction. La toile devient un lieu de négociation entre le passé visible et l’expérience intérieure.
Ce passage du visible vers l’intérieur ne signifie pas un rejet du monde médiatique. Il s’agit plutôt d’une traversée. L’artiste ne renie pas son histoire ; elle la transforme en substrat silencieux. La caméra apprenait à gérer la présence ; la peinture apprend à habiter l’absence.
Dans cette évolution, la nature prend une dimension quasi philosophique. Elle n’est ni idyllique ni romantique. Elle agit comme une écologie intérieure. Les paysages deviennent des architectures émotionnelles où le regard peut ralentir et se déposer. Face à la vitesse du flux numérique, la lenteur picturale apparaît comme un acte de résistance douce.
Le spectateur n’est pas confronté à une narration explicite. Les œuvres fonctionnent par résonance. Elles ouvrent un espace où chacun peut projeter sa propre mémoire. Cette stratégie transforme la peinture en expérience partagée plutôt qu’en déclaration autoritaire.
Le premier solo show en 2024 confirme cette mutation. L’exposition ne présente pas une célébrité en reconversion, mais une artiste qui reconfigure sa relation au visible. Le geste pictural devient un lieu d’ancrage, une manière de réinventer la présence.
Ce qui rend cette trajectoire singulière n’est pas seulement la multiplicité des disciplines traversées, mais la cohérence symbolique du mouvement. Animatrice, chanteuse, peintre : trois états de la relation à l’image. D’abord être regardée, puis se faire entendre, enfin construire un espace où le regard peut se perdre.
Dania Khatib traverse ainsi un cycle complet. Elle passe du statut d’image à celui de créatrice d’images habitées. Ce déplacement transforme la peinture en acte de survie, mais aussi en acte de connaissance.
Dans un monde saturé de visibilité, choisir la peinture revient à choisir le temps long. À ralentir. À reconstruire une relation plus intime entre l’artiste et son geste.
Ainsi, son parcours ne raconte pas une reconversion mais une réconciliation. La peinture n’est pas un refuge contre le monde médiatique ; elle en devient la transformation intérieure. Une manière de traverser l’image pour enfin l’habiter.