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De la salle de rédaction à l’ingénierie de l’audience

Maroun Bedran et la transformation qui redéfinit les médias arabes

De la salle de rédaction à l’ingénierie de l’audience

Que se passe t il lorsqu’un journaliste ne se contente plus de raconter l’information, mais participe aussi à la conception du système qui décide de la manière dont cette information atteindra des millions de personnes ?

Dans la salle de rédaction traditionnelle, les questions centrales étaient relativement claires. Quel est le sujet ? Comment le vérifier ? Comment le raconter ?

Aujourd’hui, cela ne suffit plus.

D’autres interrogations sont entrées au cœur même du processus éditorial. Sur quelle plateforme l’information apparaîtra t elle ? Sous quelle forme ? Pourquoi un utilisateur s’arrêtera t il sur ce contenu plutôt que sur un autre ? Combien de temps restera t il ? Reviendra t il ? Et que nous apprend son comportement sur la manière dont l’information doit être pensée, produite et distribuée ?

C’est dans cet espace, entre la fabrication de l’information et l’ingénierie de sa circulation, que le parcours de Maroun Bedran prend toute sa signification.

Son histoire n’est pas celle d’un journaliste qui aurait quitté les médias pour la technologie. Elle n’est pas non plus celle d’un spécialiste du marketing qui aurait découvert la puissance du contenu. Elle raconte une mutation plus profonde. Celle d’un journaliste économique passé par la télévision, les entreprises technologiques, la stratégie de communication, le produit numérique et l’analyse des usages, avant de devenir Head of Digital chez Al Mashhad.

À travers son itinéraire, c’est aussi une partie de l’histoire récente des médias arabes qui se dessine.

Avant l’algorithme, il y avait le journaliste

Maroun Bedran vient du journalisme traditionnel. Il a travaillé dans la presse économique, la télévision et au sein de rédactions structurées autour des logiques classiques de l’information.

Cette origine est essentielle.

Avant les données, il y avait le sujet. Avant les courbes de rétention, il y avait le rédacteur. Avant les plateformes, il y avait un public qui attendait que le média vienne jusqu’à lui.

Puis cet ordre s’est progressivement inversé.

Le téléphone mobile, les réseaux sociaux et les plateformes numériques ont déplacé une partie du pouvoir de la rédaction vers l’utilisateur. Le public n’attend plus nécessairement un journal télévisé à une heure précise. Il choisit son écran, son moment, son format, sa durée d’attention et parfois même l’ordre dans lequel il souhaite comprendre l’actualité.

Bedran a lui même développé cette idée en défendant une forme de complémentarité entre médias traditionnels et médias numériques. Pour lui, la technologie n’annonce pas nécessairement la disparition du journalisme. Elle oblige plutôt celui ci à redéfinir sa relation avec son public.

C’est ici que commence la véritable rupture de son parcours.

Sortir de la rédaction pour mieux comprendre ce qui se passe autour d’elle

Après plusieurs années dans le journalisme et la télévision, Bedran rejoint des environnements liés à la technologie, à la communication et à la stratégie, notamment au sein d’entreprises comme Algorythma, Alef Education, Saal.ai, Krypto Labs et Swoo. Son parcours comprend également une expérience de conseil en communication avec la Banque mondiale.

À première vue, cette période pourrait être considérée comme un éloignement du journalisme.

Elle semble plutôt avoir élargi sa manière de le penser.

Dans une entreprise technologique, la question n’est plus seulement de savoir ce que l’on veut dire. Il faut comprendre ce que fait l’utilisateur. Pourquoi entre t il dans un produit ? Pourquoi le quitte t il ? Qu’est ce qui le fait revenir ? Quelle expérience lui est proposée ? Comment un produit apprend il de ses comportements ?

Les notions de produit, d’usage, de données, de croissance et d’expérience utilisateur commencent alors à coexister avec celles du contenu, de la hiérarchie éditoriale et de l’information.

La rupture se situe précisément là.

Le journaliste qui pensait d’abord le contenu commence à penser le système qui l’entoure.

Al Mashhad comme laboratoire

Lorsque Bedran rejoint Al Mashhad, il entre dans un projet construit autour de l’idée qu’une organisation médiatique contemporaine ne peut plus séparer radicalement télévision et numérique.

Il parle de cette relation comme d’une forme de jumelage entre média traditionnel et média digital.

Ce principe paraît simple. Ses conséquences sont profondes.

Être numérique ne signifie plus produire un programme télévisé puis en extraire quelques séquences destinées aux réseaux sociaux. Cela signifie imaginer dès le départ un contenu en fonction de l’écran, du rythme d’utilisation, du langage de la plateforme et du comportement de celui qui le regarde.

Le Digital First cesse alors d’être une technique de distribution.

Il devient une philosophie de production.

Quand le public devient lisible

L’une des transformations les plus importantes du numérique concerne la définition même du public.

Autrefois, les médias parlaient du lecteur, du téléspectateur ou de l’opinion publique. Des catégories vastes et souvent abstraites.

Le numérique produit une autre réalité.

Un utilisateur arrive. Il regarde. Il s’arrête. Il poursuit ou abandonne. Il partage. Il revient. Chacun de ces gestes laisse une trace.

Le travail numérique de Bedran accorde une place centrale à cette lecture des comportements, à la durée de visionnage, à la rétention, aux caractéristiques démographiques et aux différences d’usage entre plateformes.

Mais cette connaissance crée également un dilemme.

Lorsque presque tout devient mesurable, la rédaction risque de remplacer une question fondamentale, que faut il raconter, par une autre, qu’est ce qui générera le plus d’engagement ?

C’est ici que se situe l’une des contradictions majeures des médias contemporains.

L’algorithme ne peut pas devenir rédacteur en chef

Ce qui rend le parcours de Bedran intéressant est précisément cette tension.

Il travaille au cœur des données, des plateformes et de la technologie, sans pour autant présenter l’algorithme comme un substitut au journalisme.

Sa vision maintient la nécessité de la crédibilité, de l’expérience éditoriale et de la valeur du contenu.

Le problème n’est donc plus de choisir entre le journaliste et la technologie.

Il consiste à déterminer leur relation.

Comment écouter le public sans devenir prisonnier de ses réactions immédiates ? Comment exploiter les données sans réduire une personne à un indicateur de performance ? Comment construire l’audience sans transformer toute décision éditoriale en recherche de clics ?

Le responsable numérique se retrouve ainsi devant une responsabilité qui dépasse largement la distribution du contenu.

Posséder non pas le public, mais la relation avec lui

L’évolution la plus significative du travail numérique ne se mesure pas seulement en nombre d’abonnés ou de vues.

Elle apparaît dans une question plus stratégique.

Qui possède réellement la relation avec le public ?

Lorsqu’un média dépend essentiellement de Facebook, YouTube, TikTok ou d’autres plateformes, il produit le contenu, mais une grande partie de la connaissance de l’utilisateur appartient à l’intermédiaire technologique. Celui ci définit les règles de visibilité, observe les comportements et peut modifier, par une simple évolution algorithmique, la portée d’une production éditoriale entière.

D’où l’importance des produits propriétaires.

Applications, plateformes vidéo et environnements OTT permettent au média de construire une relation plus directe avec l’utilisateur, de comprendre davantage ses usages et de développer une expérience qui ne dépend pas exclusivement des plateformes extérieures.

La question n’est alors plus seulement de savoir comment augmenter la portée d’un article ou d’une vidéo.

Elle devient beaucoup plus ambitieuse.

Comment construire un environnement vers lequel l’utilisateur choisira de revenir ?

C’est la différence entre gérer une présence sur les réseaux sociaux et construire une architecture médiatique numérique.

Des données à l’intelligence artificielle

Dans cette architecture, les données n’arrivent plus à la fin sous la forme d’un simple rapport de performance.

Elles entrent dans la boucle éditoriale.

Les informations sur la durée de visionnage, la rétention et les comportements peuvent influencer la manière de concevoir les formats et d’organiser la production.

À cette logique s’ajoute désormais l’intelligence artificielle.

Les usages évoqués autour de l’environnement numérique d’Al Mashhad touchent notamment à l’automatisation, à la transcription, à certaines opérations de planification, à l’analyse des performances et aux nouvelles formes de production visuelle.

Bedran a parallèlement approfondi sa propre formation dans ce domaine, notamment avec une certification professionnelle consacrée à l’intelligence artificielle, après avoir déjà suivi une formation liée à la transformation numérique.

Ce détail est révélateur.

La technologie n’est plus un département isolé auquel le dirigeant média délègue les questions techniques. Elle devient une langue que celui qui dirige la transformation doit lui même apprendre à comprendre.

De l’ingénierie de l’audience à l’ingénierie du média

C’est peut être ici que le parcours de Maroun Bedran dépasse la notion d’audience.

Il commence comme journaliste pensant la narration. Il découvre ensuite la logique du produit. Puis celle des comportements. Enfin, il se retrouve au croisement de l’éditorial, de la donnée, de la technologie et de l’intelligence artificielle.

Sa trajectoire raconte ainsi le passage du journaliste à l’architecte d’un écosystème médiatique.

La véritable rupture n’est donc pas qu’il ait quitté la salle de rédaction.

Elle réside dans le fait qu’il a compris que la salle de rédaction elle même avait changé de frontières.

Aujourd’hui, le rédacteur en chef n’est plus seul dans la chaîne qui organise l’accès du public au réel. À ses côtés se trouvent le designer produit, l’analyste de données, l’ingénieur, les plateformes, les algorithmes et désormais les systèmes d’intelligence artificielle.

L’enjeu n’est pas de les exclure.

Il est de les intégrer sans abandonner ce qu’aucune donnée ne peut décider à la place du journaliste.

Qu’une histoire mérite parfois d’être racontée même lorsqu’elle n’est pas celle que l’algorithme aurait choisie.

Le parcours de Maroun Bedran pose finalement une question qui dépasse son propre itinéraire.

Un journaliste peut il contribuer à construire la machine qui transporte l’information sans laisser cette machine décider seule de ce qui mérite de devenir information ?

C’est dans cet espace, entre le journaliste et l’algorithme, que se joue une partie de l’avenir des médias.

Et c’est là que se situe la singularité de Maroun Bedran.

Un journaliste qui a commencé par raconter l’information avant de participer à l’ingénierie du chemin qu’elle emprunte pour atteindre son public.

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