






Le design est l’une de ses formes les plus importantes, capable de rapprocher l’œil, l’âme et la manière de retrouver la mémoire, quel que soit le temps écoulé.
Dans le design graphique, il existe une différence subtile entre créer une image et sauver une image de l’oubli. Le métier rejoint alors la préservation de l’histoire dans toute son esthétique.
C’est dans cet espace que s’inscrit l’expérience de Kinda Ghannoum, designer graphique syro-polonaise. Ses œuvres laissent apparaître l’ornementation ainsi qu’une expérimentation formelle différente, qui fait du dessin une véritable compétence.
Parallèlement, elle travaille avec la lettre, le symbole, le motif et l’identité visuelle en les considérant comme des éléments porteurs de mémoire, définissant le design comme une découverte de ce qui se cache en nous et comme l’observation de clés permettant de comprendre l’identité et le design depuis un angle proche de l’âme et de l’intuition.
Kinda Ghannoum a construit son univers du design dans chacun de ses détails, comme s’il s’agissait d’un texte visuel réunissant tout ce qu’elle ressent et tout ce qu’elle souhaite transformer en quelque chose de réellement existant, auquel elle confère sa propre personnalité.
Aujourd’hui, sa pratique du design se concentre sur la création d’identités visuelles et sur la recherche, avec une présence manifeste de la calligraphie arabe, des ornements et des motifs, considérés comme des sources essentielles d’inspiration.
La présence de l’élément oriental dans ses créations contemporaines confère à son travail une saveur locale, malgré sa dimension universelle.
Elle considère chaque élément comme un corps vivant, possédant une histoire, une mémoire et un rythme, mais également la capacité de voyager d’une époque à l’autre.
Dans ce contexte, les cultures qu’elle partage deviennent chez elle une langue visuelle qu’elle exprime à travers son art, exactement comme une langue écrite.
Si nous orientons notre regard vers la question du design comme identité de cultures particulières, le fait de vivre au sein d’un mélange de cultures européennes, syriennes et arabes lui a offert plusieurs strates d’images visuelles qu’elle reformule dans ses créations, redéfinissant les cultures à sa manière, loin des représentations habituelles.
À partir de là, l’impact du design s’accroît en créant une nouvelle dimension esthétique, historique et culturelle, depuis un véritable point de vue artistique particulièrement intéressant.
Tout ce qui est utilisé dans ses créations singulières et accrocheuses ne peut être réduit à un ensemble de symboles préfabriqués réunis afin de produire cette image visuelle.
Car le travail vous transmet le sentiment du processus qu’a traversé sa création. Il vous donne l’impression d’une recherche profonde et transparente, jusqu’au moment où cette construction et ce design parviennent à leur accomplissement : depuis la ligne et les couleurs jusqu’à l’identité culturelle qui rassemble tous ces éléments, en passant par l’ornementation.
C’est ici que se multiplient les questions dont les réponses contribuent à créer la grande œuvre visuelle.
Chaque question constitue l’une des clés qui mènent au projet le plus important de Kinda Ghannoum : Syrian Design Archive, mené en collaboration avec Sally Al Assafin et Hala Al Afsah, qui en font elles aussi partie.
Les archives d’un pays à travers son image
Ce projet est une initiative archivistique à but non lucratif consacrée à la documentation de l’histoire du design graphique syrien.
À première vue, l’idée paraît simple : réunir des affiches, des couvertures de livres, des timbres, des imprimés, des caractères, des enseignes et d’autres traces de la culture visuelle syrienne.
Car l’archive est, dans son essence, une interrogation sur les choses que l’histoire décide de conserver et sur celles qu’elle autorise à disparaître, ainsi que sur tout ce que peuvent contenir les matériaux et les archives culturelles.
C’est pourquoi Syrian Design Archive fonctionne à la fois comme un espace préservant le passé et comme une manière de réintroduire celui-ci dans le présent.
Les documents sont présentés à travers les médias numériques et les réseaux sociaux afin de devenir accessibles aux chercheurs, aux étudiants, aux designers ainsi qu’au grand public.
Le projet s’est progressivement élargi pour couvrir plusieurs domaines, du design et de l’imprimerie jusqu’à la calligraphie, aux timbres et aux matériaux visuels liés à la vie quotidienne syrienne.
C’est ici que nous observons un geste singulier et particulièrement beau : un projet extrêmement contemporain utilise des outils numériques à diffusion rapide afin de préserver des objets créés dans un monde matériel lent des livres, des feuilles, des timbres, des affiches et des caractères.
Comme si Instagram, dans ce cas, se transformait d’une plateforme de consommation rapide d’images en une véritable salle d’archives.
L’archive à la fondation de laquelle Kinda Ghannoum a contribué propose une image particulière de la culture : elle nous la révèle avec un regard différent de celui de l’histoire.
Les couvertures de livres, les affiches de cinéma, les timbres, les caractères et tout ce qui compose l’image propre à la culture du pays apparaissent ainsi depuis un point de vue nouveau et différent.
Comme s’il s’agissait d’un pays ayant construit, au fil des décennies, sa propre langue visuelle moderne.
La manière dont tout cela est présenté transmet au spectateur une énergie donnant l’impression que l’histoire s’adresse à lui à travers chaque détail apparaissant dans le cadre des images, comme si elle lui disait :
« J’existe réellement, mais vous me regardez désormais avec davantage de profondeur. »
Dans ses œuvres, l’harmonie créée par Kinda Ghannoum entre l’Orient et l’Occident semble toujours résulter d’un contact permanent donnant naissance à une culture nouvelle et singulière.
Les règles du design contemporain sont présentes. L’ornementation l’est également, mais aux côtés d’une géométrie précise.
La mémoire syrienne demeure présente, tout en étant intégrée dans un contexte européen contemporain.
Et il existe toujours une tentative de créer une langue réunissant les époques et les lieux.
Parallèlement à son travail de recherche et d’archivage, Kinda Ghannoum a développé un vaste parcours professionnel dans la création d’identités visuelles, l’imprimerie et les campagnes.
Son portfolio comprend des collaborations avec des institutions et des noms internationaux.
Mais le plus important est qu’elle crée dans son travail une harmonie entre deux formes de design : le design commercial et le design culturel.
Pour elle, une identité visuelle peut être une marque, mais elle peut également devenir un moyen de raconter une histoire, de représenter à nouveau une personnalité culturelle ou d’ouvrir une discussion sur la langue et la mémoire.
Ce qui est beau dans l’expérience de Kinda Ghannoum, c’est qu’elle traite la mémoire de manière concrète, comme une véritable matière de travail.
Elle peut prendre la forme d’une affiche nouvellement créée, d’une identité visuelle, d’une lettre redessinée, d’une archive numérique ou encore d’une recherche menée dans un ancien livre.
Autrement dit, elle constitue une manière de réunir toutes les images des époques et de l’histoire sous une forme différente de l’image conventionnelle.
L’expérience de Kinda Ghannoum vient ainsi suggérer que l’image peut devenir un lieu de mémoire, et que chaque détail d’un design est à la fois un art et une nouvelle manière de regarder tout ce qui nous habite et tout ce que nous connaissons.
Sidra Assi