Pendant longtemps, la santé mentale dans le monde arabe a vécu dans un espace clos. Le cabinet thérapeutique était un lieu discret, presque secret, protégé par le silence social autant que par la stigmatisation. On y entrait rarement par choix, souvent par nécessité, et presque jamais par revendication. Or, depuis une quinzaine d’années, ce paysage a profondément changé. La parole thérapeutique s’est déplacée. Elle a quitté l’intimité du face-à-face clinique pour investir l’espace public, les plateformes numériques, les réseaux sociaux et les médias. Cette transformation n’est ni neutre ni anodine. Elle redéfinit la place du psychologue, la nature du soin et la responsabilité du discours.
Dans ce mouvement, certaines figures jouent un rôle structurant. Non pas comme simples relais de vulgarisation, mais comme points de jonction entre science, pratique et société. Le parcours de Dr Zeina Soufi s’inscrit précisément dans cette dynamique. Elle incarne une génération de professionnelles qui ont compris que la santé mentale, dans des sociétés traversées par les traumatismes, les conflits, les migrations et les pressions économiques, ne pouvait plus rester confinée à l’espace clinique.
Le passage de la thérapie vers l’espace public répond d’abord à une urgence. Les sociétés arabes contemporaines sont marquées par une accumulation de chocs : guerres, exils, instabilité politique, précarité sociale, transformations rapides des structures familiales. Ces réalités produisent des formes de souffrance psychique massives, souvent diffuses, rarement prises en charge de manière institutionnelle. Face à l’insuffisance des dispositifs publics et au poids des tabous culturels, la parole thérapeutique a trouvé dans le numérique un espace de circulation inédit.
Ce déplacement comporte un premier gain évident : la levée partielle du silence. En rendant visibles des notions longtemps marginalisées trauma, anxiété, dépression, attachement, limites relationnelles le discours psychologique public a contribué à normaliser l’idée même du soin psychique. Il a permis à des milliers de personnes de mettre des mots sur des expériences jusque-là vécues dans l’isolement et la culpabilité. À cet égard, la diffusion large de contenus psychologiques constitue un progrès social indéniable.
Cependant, ce gain s’accompagne de tensions profondes. La sortie du cabinet vers l’espace public modifie la nature même du savoir thérapeutique. Ce qui relevait d’une relation singulière, contextualisée, fondée sur l’écoute et le temps long, se trouve désormais exposé à des logiques de simplification, de viralité et de consommation rapide. Le risque est alors double : réduire la complexité du psychisme à des formules accessibles, et transformer le soin en produit discursif.
C’est précisément dans cet interstice que se situe le positionnement de Dr Zeina Soufi. Son travail ne consiste pas à promettre des solutions immédiates ni à proposer une psychologie de confort. Il s’inscrit dans une tentative de médiation : rendre la psychologie intelligible sans la dénaturer, accessible sans la vider de sa rigueur. Cette posture exige une vigilance constante. Car parler de santé mentale dans l’espace public, ce n’est pas seulement informer, c’est influencer des représentations, des comportements et parfois des décisions existentielles.
L’un des enjeux majeurs de cette transformation concerne la figure même du thérapeute. Dans l’espace public, le psychologue cesse d’être uniquement un praticien pour devenir un acteur symbolique. Sa parole est observée, commentée, parfois idéalisée. Cette visibilité accrue peut renforcer la confiance du public, mais elle peut aussi créer des attentes irréalistes. Le thérapeute est alors sommé de répondre, d’expliquer, de trancher, parfois au détriment de la prudence clinique.
Ce que Dr Zeina Soufi met en jeu, consciemment ou non, c’est une redéfinition de la responsabilité thérapeutique. Son discours insiste moins sur la promesse de guérison que sur la compréhension des mécanismes psychiques. Elle rappelle, implicitement, que la thérapie n’est pas une solution magique, mais un processus. Cette insistance sur le chemin plutôt que sur le résultat constitue une forme de résistance à la logique dominante des réseaux, fondée sur l’immédiateté.
Mais que perd-on lorsque la thérapie devient publique ? On perd d’abord une part de l’ambiguïté fertile du cadre clinique. Le travail thérapeutique repose sur le non-dit, le silence, l’inachevé. L’espace public, au contraire, exige de la clarté, des messages identifiables, des formats courts. Cette tension est irréductible. Elle oblige les praticiens exposés à faire des choix éthiques permanents : que dire, que taire, jusqu’où aller.
On perd également le risque de la standardisation des souffrances. À force de nommer, catégoriser et partager, certaines expériences singulières peuvent se retrouver enfermées dans des grilles interprétatives rigides. La souffrance devient alors un “symptôme type”, partageable, reconnaissable, mais parfois déconnecté de son histoire personnelle.
Ce que l’on gagne, en revanche, c’est une politisation de la santé mentale. En entrant dans l’espace public, la psychologie cesse d’être uniquement une affaire individuelle pour devenir un enjeu collectif. Elle interroge les conditions sociales du mal-être, les responsabilités institutionnelles et les normes culturelles. Dans cette perspective, le discours thérapeutique peut devenir un outil critique, capable de mettre en lumière les violences invisibles, les injonctions contradictoires et les structures de domination psychique.
Dr Zeina Soufi apparaît alors moins comme une figure de consolation que comme une actrice de transition. Elle opère à la frontière entre soin et société, entre clinique et culture. Son parcours illustre une mutation plus large : celle d’une psychologie arabe contemporaine en quête de nouveaux espaces d’expression, sans renoncer à ses exigences fondamentales.
La sortie de la thérapie hors du cabinet n’est donc ni une trahison ni une panacée. C’est un déplacement complexe, porteur de promesses et de dérives potentielles. Tout dépend de la manière dont ce passage est pensé, encadré et assumé. À travers des figures comme Dr Zeina Soufi, se dessine une tentative de tenir ensemble deux impératifs souvent contradictoires : rendre le soin visible sans le rendre banal, et ouvrir la parole sans dissoudre sa responsabilité.
Bureau de Paris