Entre Le Caire et Paris, entre la rigueur du chant lyrique et la chaleur du répertoire oriental, Farah El-Dibany poursuit la construction d’un parcours artistique qui refuse les frontières conventionnelles entre les cultures et les écoles musicales. Avec son nouveau projet, la mezzo-soprano égyptienne se rapproche d’une figure profondément ancrée dans les mémoires arabe et française : Dalida.
Près de quarante ans après la disparition de l’artiste, Farah El-Dibany travaille sur une comédie musicale intitulée « Dalida… la chanson qui ne finit jamais ». Le spectacle devrait être présenté pour la première fois en Égypte, avant d’entamer une tournée internationale destinée à recréer l’atmosphère de ses concerts et à retracer les grandes étapes de sa vie personnelle et artistique.
Dans un entretien accordé au quotidien « Asharq Al-Awsat », Farah El-Dibany a expliqué que ce projet représente bien davantage qu’un nouveau rôle. Il constitue l’aboutissement d’un rêve d’enfance, nourri par une admiration ancienne et par une proximité artistique qu’elle ressent depuis toujours.
Un rêve né dans l’enfance
Farah El-Dibany a grandi en écoutant Dalida. Ses parents ont joué un rôle essentiel dans la naissance de cette passion, l’encourageant régulièrement à consacrer un jour un projet artistique à celle qui occupait une place particulière dans leur mémoire familiale.
Depuis plusieurs années, Farah interprète les chansons de Dalida lors de ses concerts en Égypte et à l’étranger. Cette fréquentation prolongée de son répertoire lui a permis d’approcher non seulement sa voix et sa manière d’occuper la scène, mais également cette sensibilité singulière qui transformait chaque chanson en récit personnel.
« Je suis profondément passionnée par Dalida », confie-t-elle. À force de chanter ses œuvres et d’entrer dans son univers, la chanteuse égyptienne dit avoir fini par sentir cette présence s’inscrire naturellement dans son propre langage artistique.
Le projet a commencé à prendre une forme concrète il y a environ quatre ans, lorsque Farah El-Dibany a partagé son idée avec le réalisateur égyptien Khairy Beshara. Elle lui a raconté son rêve, ses intentions et la manière dont elle imaginait ce voyage à travers la vie de Dalida. Quelque temps plus tard, le réalisateur est revenu vers elle avec un scénario déjà écrit, transformant une aspiration intime en véritable projet de scène.
De l’Égypte à Paris
La comédie musicale retracera le parcours de Dalida depuis ses années égyptiennes jusqu’à son installation à Paris et son ascension sur les scènes française et internationale. Le spectacle s’arrêtera sur les moments décisifs de son existence, sur ses succès, mais aussi sur les épreuves personnelles qui ont accompagné une carrière exceptionnelle.
Plusieurs chansons emblématiques devraient être intégrées à la représentation, notamment « Helwa Ya Baladi » et « Ahsan Nass », ainsi que des titres internationaux devenus indissociables de sa voix et de sa présence.
L’enjeu ne sera pas simplement de reproduire l’apparence, les gestes ou le timbre de Dalida. Il s’agira surtout d’approcher son monde intérieur : celui d’une femme qui a connu une immense réussite publique tout en traversant, dans sa vie privée, de profondes blessures.
Farah El-Dibany distingue ainsi clairement les deux dimensions de cette destinée. Si Dalida a souvent été décrite comme malheureuse sur le plan personnel, elle a connu une réussite professionnelle rare. S’imposer en France lorsqu’on vient d’ailleurs, dans un paysage musical déjà porté par de grandes figures, exige une identité forte, une persévérance exceptionnelle et la capacité de transformer la différence en signature.
Dalida a relevé ce défi. Elle a imposé sa voix, son accent, son style et son histoire, jusqu’à devenir une artiste universelle.
Paris, territoire commun
Farah El-Dibany reconnaît plusieurs correspondances entre son propre itinéraire et celui de Dalida. Toutes deux sont liées à l’Égypte et ont construit une partie déterminante de leur vie artistique en France. Pour chacune d’elles, Paris est devenue un lieu de transformation, d’ouverture culturelle et de reconnaissance.
Dalida, Italienne née en Égypte avant de devenir une icône de la chanson française, portait en elle plusieurs identités. Farah El-Dibany, artiste égyptienne formée au chant lyrique et installée plusieurs années en France, évolue elle aussi entre les langues, les répertoires et les univers culturels.
La francophonie constitue un autre point de rencontre entre leurs parcours. Toutes deux se sont produites sur la scène mythique de l’Olympia à Paris. Le public souligne également une certaine proximité entre leurs voix, leur sensibilité et leur capacité à construire une relation immédiate avec la salle.
Cette proximité ne signifie cependant pas que Farah cherche à devenir une copie de Dalida. Son ambition est de l’incarner tout en proposant une lecture personnelle, portée par sa propre formation, son expérience et son regard de femme égyptienne contemporaine.
Le théâtre comme prolongement du chant
Farah El-Dibany affirme ne pas redouter le passage au jeu dramatique. Sa formation artistique a associé durant six années le chant et le théâtre, faisant de l’interprétation scénique une composante fondamentale de son identité.
Pour elle, incarner Dalida ne constitue donc pas un déplacement vers un territoire inconnu, mais le prolongement naturel de son travail musical. La collaboration avec Khairy Beshara renforce également sa confiance. Le regard du réalisateur, attentif aux dimensions humaines et aux détails intérieurs des personnages, devrait permettre au spectacle de dépasser la simple évocation biographique.
« Qui pourrait avoir peur de réaliser son rêve ? », interroge Farah El-Dibany. Une phrase qui résume l’énergie du projet : celle d’une artiste consciente de l’ampleur du défi, mais décidée à l’affronter avec enthousiasme plutôt qu’avec crainte.
Une voix entre l’opéra et le tarab
La singularité de Farah El-Dibany repose en grande partie sur sa capacité à réunir des univers que l’on présente souvent comme séparés. Sa maîtrise du chant lyrique ne l’éloigne pas de la musique arabe. Elle affirme pouvoir interpréter aussi bien le répertoire opératique que le chant oriental fondé sur le tarab, l’émotion et la profondeur de l’expression.
Cette double appartenance ne constitue pas une contradiction. Elle est au contraire au cœur de son identité artistique. La technique de l’opéra lui apporte la discipline, la puissance et la maîtrise vocale, tandis que le répertoire oriental lui permet de retrouver une mémoire affective et culturelle profondément liée à ses origines.
Farah El-Dibany a récemment participé aux célébrations de la Fête nationale française, aux côtés d’artistes et d’orchestres internationaux. Cette présence confirme la place qu’elle occupe désormais dans le paysage culturel français et dans le dialogue artistique entre l’Égypte, la France et le monde.
Parallèlement aux préparatifs de « Dalida… la chanson qui ne finit jamais », elle travaille sur le concert d’ouverture de l’initiative « She Arts » en Égypte. Elle y partagera la scène avec la chanteuse égyptienne Nesma Mahgoub pour présenter, pour la première fois, plusieurs nouvelles chansons préparées depuis plus d’un an.
À travers son projet consacré à Dalida, Farah El-Dibany ne cherche pas seulement à faire revivre une artiste disparue. Elle rouvre une route culturelle entre Le Caire et Paris, entre la mémoire égyptienne et la scène française, entre l’opéra occidental et le tarab oriental.
Dalida avait transformé ses appartenances multiples en langage universel. Farah El-Dibany semble aujourd’hui emprunter cette même voie, non pour répéter une légende, mais pour la relire avec sa propre voix et inscrire cette mémoire dans le présent.
La rédaction de PO4OR-Portail de l’Orient
Paris
Article réécrit à partir des déclarations de Farah El-Dibany publiées par le quotidien « Asharq Al-Awsat » le 31 juillet 2026.