Il existe des acteurs dont le parcours ne se laisse pas résumer par une succession de rôles ou de crédits. Des acteurs pour lesquels le jeu n’est pas une simple occupation, mais une pratique exigeante, presque une ascèse. Le parcours de Hakim Hachouche s’inscrit clairement dans cette lignée. Il ne relève ni d’une trajectoire spectaculaire ni d’une stratégie de visibilité accélérée. Il se construit dans le temps long, à la croisée du théâtre, du cinéma indépendant et de l’écriture, là où le métier d’acteur redevient un espace de pensée.
Ce qui frappe d’emblée dans son itinéraire, c’est la cohérence. Hakim Hachouche n’apparaît pas comme un interprète que l’on déplace d’un projet à l’autre, mais comme un artiste qui choisit ses terrains. Le théâtre occupe une place centrale dans cette géographie. Sa présence sur scène, notamment dans des œuvres à forte charge politique et morale, révèle un acteur qui ne cherche pas l’adhésion immédiate du public, mais son attention active. Le jeu n’y est jamais démonstratif. Il repose sur la retenue, la précision du geste, la densité du silence.
La participation à Le Village de l’Allemand, adaptation du roman de Boualem Sansal, au Théâtre des Gémeaux Parisiens, marque une étape significative. Cette œuvre, lourde d’histoire et de fractures mémorielles, exige des interprètes capables de porter des contradictions sans les résoudre. Hakim Hachouche s’inscrit pleinement dans cette exigence. Il ne surligne pas les tensions, il les laisse se déployer. Le corps devient alors un lieu de conflit intériorisé, la parole un espace de friction entre mémoire, identité et responsabilité.
Cette approche se prolonge dans son rapport au cinéma, en particulier au court métrage. Loin de considérer ce format comme un simple tremplin, il en fait un laboratoire. Les films dans lesquels il apparaît témoignent d’un goût prononcé pour les récits fragmentés, les personnages en déséquilibre, les situations où le non-dit compte autant que le dialogue. Son jeu y est souvent minimaliste, mais jamais pauvre. Chaque regard, chaque pause semble résulter d’un travail en amont, d’une compréhension fine de la structure narrative.
Hakim Hachouche n’est pas seulement interprète. Il écrit, participe à la conception des projets, s’implique parfois dans les dynamiques de mise en scène. Cette pluralité de rôles ne relève pas d’une dispersion, mais d’un besoin de maîtrise globale. Comprendre l’écriture, c’est affiner le jeu. Comprendre la mise en scène, c’est ajuster sa présence. Cette circulation entre les fonctions nourrit une intelligence du plateau rare, fondée sur l’écoute et la justesse plutôt que sur l’ego.
Ce positionnement explique sans doute sa prédilection pour les univers indépendants, où le temps de création reste compatible avec une recherche artistique réelle. Il ne s’agit pas d’un refus du système, mais d’un choix clair : privilégier la densité à la quantité, la cohérence à l’exposition. Dans un paysage audiovisuel souvent dominé par la rapidité et la standardisation, cette lenteur assumée constitue presque un geste politique.
Son identité visuelle, telle qu’elle transparaît dans ses choix iconographiques et ses apparitions publiques, participe de la même logique. Rien d’ostentatoire, rien de calculé pour séduire. Le visage, le corps, le costume deviennent des prolongements du travail d’acteur, non des outils de promotion. Cette continuité entre l’art et l’image renforce la crédibilité de son parcours.
Ce qui se dessine, au fil des années, n’est donc pas une carrière au sens classique, mais une posture. Celle d’un acteur pour qui le métier implique une responsabilité : responsabilité envers les textes, envers les histoires racontées, envers le public. Hakim Hachouche ne joue pas pour occuper l’espace, mais pour l’habiter. Il ne cherche pas à s’imposer, mais à faire émerger une présence juste, située, incarnée.
Dans ses choix, on perçoit également une attention constante aux questions de transmission et de mémoire. Qu’il s’agisse de récits liés à l’exil, à l’héritage colonial, à la filiation ou à la marginalité, ses personnages semblent toujours porter quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes. Le jeu devient alors un lieu de passage, un espace où des histoires collectives trouvent une forme sensible sans jamais être réduites à un discours.
Cette capacité à naviguer entre l’intime et le politique, sans jamais les confondre, constitue l’une des forces majeures de son travail. Elle le situe dans une tradition exigeante du jeu d’acteur, héritière à la fois du théâtre de texte et du cinéma d’auteur. Une tradition où l’acteur n’est pas un simple exécutant, mais un co-créateur du sens.
Aujourd’hui, Hakim Hachouche apparaît comme une figure discrète mais essentielle du paysage artistique contemporain. Essentielle parce qu’elle rappelle que le métier d’acteur peut encore être un espace de rigueur, de recherche et de profondeur. Essentielle parce qu’elle démontre qu’il est possible de construire un parcours sans céder aux injonctions de visibilité permanente.
Ce portrait n’est pas celui d’un accomplissement achevé, mais d’un processus en cours. Un processus fondé sur le travail, la patience et une fidélité rare à une certaine idée de l’art dramatique. À ce titre, Hakim Hachouche n’est pas seulement un acteur à suivre. Il est une voix, un corps, une présence qui participe, à sa manière, à redonner au jeu sa dimension première : celle d’un acte de sens.
Rédaction : Bureau de Paris