






Le 19 mars 2026, un homme septuagénaire et frêle, aux cheveux blancs ébouriffés et aux yeux qui contemplent plus qu'ils ne regardent, se tenait au milieu d'un salon doré à Paris, tandis qu'on épinglait sur sa poitrine les insignes de Chevalier de l'Ordre national du Mérite. La scène, au fond, n'était pas l'hommage rendu à un fonctionnaire ou à un homme politique, mais la reconnaissance tardive, par un pays qui l'avait adopté, que la lettre arabe cette venue du sud de l'Irak était devenue partie intégrante du paysage culturel français lui-même. L'homme, c'est Hassan Massoudy, le calligraphe qui a quitté Najaf sans jamais vraiment en sortir.
Une ville que l'on voit de loin
Il est une image qui revient sans cesse dans tout ce que Massoudy dit de lui-même, comme une clé : Najaf dans les années 1950, accroupie sur sa colline élevée telle un navire géant au milieu d'une mer de sable, l'horizon désertique attirant l'œil vers l'infini. La ville, telle qu'il la décrit, était un musée vivant et un théâtre continu ; ses monuments anciens recouverts de céramiques calligraphiées et ornées, les fêtes et les condoléances se tenant dans un espace artistiquement organisé. C'est là, enfant, qu'il a vu les tracés de son oncle, calligraphe amateur, et qu'il a rencontré chez ses maîtres un encouragement précoce. Ce ne sont pas là de simples détails biographiques, mais une racine esthétique : le blanc qui s'étend dans ses tableaux aujourd'hui, ce vide qu'il laisse sous la lettre monumentale, n'est pas une absence mais l'horizon désertique de Najaf revenant sous une robe abstraite.
En 1961, il se dirige vers Bagdad pour travailler auprès des calligraphes, et maîtrise les styles traditionnels de la calligraphie arabe avec la maîtrise de l'artisan accompli. Mais en lui, comme il l'avoue, résonnait depuis les débuts un « appel obscur » vers une autre expression artistique, le poussant toujours vers l'horizon de l'image et de la couleur. Cet appel obscur est la clé pour comprendre tout ce qui viendra ensuite.
L'exil devenu atelier
En 1969, il part pour Paris, fuyant un climat politique étouffant et porté par le désir d'étudier l'art. Il intègre l'École nationale supérieure des Beaux-Arts et y étudie le dessin et la peinture à l'huile. Avec le temps, la calligraphie remplace entièrement ses œuvres picturales ; durant ses années d'études, il écrivait à la calligraphie les titres des revues arabes pour payer ses frais, et voilà que ces « travaux simples » se muent peu à peu en projet de toute une vie.
C'est là le grand paradoxe de Massoudy : il est allé en Occident pour apprendre la peinture, et y a découvert la valeur de ce qu'il portait d'Orient. Il n'a pas appris de Matisse, Léger, Soulages et Picasso comment les imiter, mais comment lire son héritage calligraphique d'un œil neuf. La souffrance et la joie, la difficulté de l'exil, et le lent mélange à la société européenne tout cela, dit-il, lui a ouvert des voies nouvelles, et a fait que ses tracés parisiens ne ressemblent pas à ses premiers tracés en Irak.
Le tournant décisif fut une vision plus qu'une décision : lorsqu'il imagina les lettres arabes en statues dressées dans le désert de Najaf. Dès cet instant, la lettre cessa pour lui d'être un instrument pour transmettre le sens, pour devenir un être autonome, doté d'un corps, d'un mouvement et d'une ombre.
L'école : un seul mot, un seul souffle, un seul geste
Ce qui distingue Massoudy de milliers de calligraphes habiles, c'est qu'il a inventé une « grammaire » visuelle propre, que l'on peut décrire en trois mouvements :
D'abord, le choix du texte. Massoudy ne calligraphie pas n'importe comment ; il sélectionne une phrase ou un vers issu de la sagesse de l'humanité tout entière, sans distinction entre Orient et Occident. Dans ses tableaux voisinent les noms de Jalâl al-Dîn Rûmî, d'Ibn 'Arabî, d'al-Hallâj et de Badr Chaker al-Sayyâb avec Baudelaire, Rousseau, Virgile, saint Augustin et Lao-Tseu. Et les gens, dit-il, lui rapportent que ces phrases si éloignées dans le temps et la géographie semblent écrites par une seule et même personne et c'est précisément ce qu'il recherche : que l'idée humaine commune retrouve sa présence en une époque où certains se sont repliés sur les susceptibilités tribales et religieuses.
Ensuite, l'extraction du mot et son agrandissement. Massoudy écrit le texte entier au bas du tableau avec le calame traditionnel en roseau, puis il en extrait un seul mot et l'agrandit à des dimensions immenses au cœur de la surface. Il use pour cela d'un large pinceau ou d'instruments qu'il fabrique en bois et en carton. Ainsi la calligraphie passe d'un texte qui se lit à une image qui se voit ; le sens demeure présent en bas, tandis que le mot-mère s'élève telle une statue ou un arbre haut, laissant derrière lui le blanc du désert.
Enfin, la couleur et le souffle. C'est là sa rupture la plus audacieuse avec la tradition. Car le calligraphe arabe classique ne connaît que l'encre noire, tandis que Massoudy a introduit son bleu, son vert, son jaune et son rouge, non comme ornement mais comme émotion. Et, fidèle à la tradition en même temps, il a continué à fabriquer ses outils et ses encres de sa propre main, les préparant à partir de poudres colorées et de gomme arabique selon les recettes des anciens calligraphes. Le geste, chez lui, n'est pas une simple technique mais un état d'être ; il dit : lorsqu'il sent que son geste est venu parfaitement juste, tout conflit intérieur cesse — un instant de joie où la lettre cesse d'être un instrument de logique pour devenir une attitude face au monde.
La calligraphie, fille de l'image
Dans la pensée de Massoudy, il est une théorie qu'il résume par la formule : « la calligraphie est fille de l'image ». Il considère que l'écriture descend du dessin, et que cette paternité remonte à Sumer et à l'Égypte ancienne, voici six mille ans. C'est pourquoi il ne trouve nulle contradiction à ce que ses tracés prennent des formes d'images entrelacées avec les lettres et les mots : non pas des images naturelles, mais des charpentes d'images dépourvues de chair et de graisse, le spectateur n'ayant plus qu'à en imaginer la forme.
De cette théorie il tire sa position sur le renouvellement. Il ne crée pas à partir du vide, mais « cherche des tracés nouveaux venant de l'écriture ancienne mais ne lui ressemblant pas » exactement, donne-t-il en exemple, comme la relation entre le coufique ancien (le coufique des manuscrits, écrit au calame de roseau) et le coufique géométrique venu après lui. Ses tracés, dit-il, reposent sur une base solide qui est sa mémoire de tout ce qu'il a vu, mais il rêve d'atteindre des tracés jamais vus auparavant. C'est une philosophie de l'héritage comme tremplin et non comme plafond.
Et parce que le mot est pour lui la plus sublime force créatrice, la poésie et la calligraphie sont chez lui « deux arbres donnant deux fruits différents, dont l'un ne saurait remplacer l'autre, mais dont on peut mêler les fruits ». De cette conviction est né son versant performatif, le moins connu et peut-être le plus profond : en 1972, il fonde avec le comédien Guy Jacquet, puis le musicien irakien Fawzi Al Aiedy, le spectacle « Arabesque », où il calligraphiait directement la poésie sur un appareil projetant la lettre agrandie sur un grand écran, comme au cinéma. Ils ont parcouru l'Europe avec ce spectacle pendant treize ans. Puis les expériences se sont succédé : la scénographie du ballet « Selim » en 1995 avec le danseur Kader Belarbi et la chanteuse Houria Aïchi, et le spectacle « Métaphore » en 2005 avec la danseuse Carolyn Carlson et le musicien Kudsi Erguner. Ainsi a-t-il fait sortir la calligraphie de la solitude du papier vers l'espace du mouvement et du son.
Un art de la paix au temps de la guerre
Un fil éthique traverse tout le projet de Massoudy : la paix et la tolérance comme deux thèmes centraux, qui l'ont conduit à collaborer avec Amnesty International et l'UNICEF. Et lorsqu'on l'interroge sur l'utilité de l'art face aux images effroyables de la guerre venues des pays arabes, il répond avec le calme du contemplatif : le rôle de l'artiste aujourd'hui est éducatif, unir les gens et renoncer à la violence, et relier chaque communauté à son héritage artistique et littéraire pour que l'image de l'avenir soit plus claire.
Sa position face à la machine porte le même optimisme. Quand on lui rappelle qu'un jour les calligraphes d'Istanbul descendirent dans la rue en une manifestation contre l'imprimerie, déposant leurs calames dans un cercueil pour pleurer la mort de la calligraphie, il refuse l'élégie : l'ordinateur, selon lui, est une machine qui prend et donne à la fois, et il ne faut donc pas la combattre mais la gagner. Il va même jusqu'à dire que la technologie pourrait rendre au calligraphe son rôle artistique perdu le jour où nombre d'entre eux sont devenus des salariés de la publicité et de la réclame.
L'héritage : une écriture sortie vers le monde
Les fruits de ce projet ont dépassé leur auteur. Massoudy est aujourd'hui une référence pour toute une génération d'artistes de la « calligraffiti » ; l'artiste tunisien « eL Seed » le cite comme sa plus grande source d'inspiration, affirmant que Massoudy a fait une révolution dans l'art de la calligraphie, de la manière de former les lettres jusqu'aux couleurs qu'il emploie. Quant à ses œuvres, elles sont entrées dans les plus importantes collections du monde : le British Museum à Londres, le musée du quai Branly et la Bibliothèque nationale à Paris, le Musée national d'ethnologie d'Osaka, le musée de Sharjah, le Cleveland Museum of Art, et la Galerie nationale des beaux-arts de Jordanie. Il a été exposé dans de grandes expositions, de « Word into Art » au British Museum (2006) à « Words, Breath, Gesture » à la galerie Sundaram Tagore de New York (2017), puis l'exposition de Venise « The Way of the Writing » et « Présences arabes » au Musée d'Art moderne de Paris (2024).
Sur le plan du livre, il a publié une vingtaine d'ouvrages à Paris, le plus célèbre étant La Calligraphie arabe (1981) chez Flammarion, en arabe et en français, qui n'a cessé d'être réimprimé depuis sa parution, ainsi que Calligraphies d'amour (2017). Il a fait du livre lui-même un tableau, au point de rendre possible l'acquisition de ses œuvres pour qui n'atteint pas les murs des musées.
Conclusion : la recherche sans fin
Lorsqu'on lui a demandé ce qu'il voulait dire à travers ce blanc qui s'étend derrière ses lettres, il a répondu par une sorte d'aveu : s'il savait exactement ce qu'il veut, il cesserait de produire des tracés. Il passe des heures enfermé dans son atelier à reprendre un même tracé des dizaines de fois, dans l'espoir d'atteindre ce qu'il voit dans sa sensation intérieure. C'est « la recherche sans fin de l'horizon » l'horizon même de Najaf qu'il contemplait enfant.
Telle est, en une phrase, l'école de Hassan Massoudy : ni l'héritage comme un musée que l'on garde, ni la modernité comme une rupture que l'on pratique, mais un pont entre deux rives. Un calligraphe qui a pris la lettre arabe à sa ligne sacrée, et l'a lâchée en plein air, image, couleur et souffle, demeurant — comme il le dit lui-même en « lien continu avec l'Orient » alors même qu'il vit en individu en Europe. Voilà pourquoi, lorsque les Français sont revenus épingler leur insigne sur sa poitrine en 2026, ce n'était pas un immigré assimilé qu'ils honoraient, mais un artiste qui a fait de sa différence un don au monde.