Il est des œuvres qui ne se laissent pas enfermer dans une catégorie, non par volonté d’échapper au classement, mais parce que leur logique interne excède les cadres disponibles. Le parcours de Joumana Haddad relève de cette configuration rare. Trop souvent ramenée, dans l’espace médiatique, à une posture polémique ou à une figure de la transgression, son travail gagne pourtant à être relu autrement : comme un projet d’écriture structuré, cohérent, et profondément transnational, où la langue, la traduction et la circulation des textes constituent le véritable cœur de la démarche.
Née à Beyrouth en 1970, Haddad s’inscrit d’emblée dans une génération marquée par la fragmentation des appartenances et la discontinuité des récits. Mais contrairement à nombre de trajectoires contemporaines, son œuvre ne se construit ni sur le témoignage direct ni sur l’autofiction. Elle procède d’un déplacement plus subtil : faire de la littérature un espace d’expérimentation où l’Orient n’est ni expliqué ni défendu, mais travaillé de l’intérieur, dans ses tensions symboliques, ses mythologies refoulées et ses zones de silence.
La langue comme territoire
Polyglotte assumée, traductrice autant que poète, Haddad ne considère jamais la langue comme un simple outil de communication. Elle en fait un territoire. Écrire en arabe, traduire vers l’espagnol, le français, l’allemand ou l’anglais, ce n’est pas pour elle adapter un contenu à des publics distincts, mais éprouver la résistance des mots à travers les cultures. Chaque traduction devient une reconfiguration du texte, une mise à l’épreuve de ses images, de ses rythmes, de ses tabous implicites.
Ce rapport à la langue explique en grande partie la diffusion internationale de son œuvre. Contrairement à de nombreux auteurs arabes traduits tardivement ou partiellement, Haddad voit certains de ses livres circuler très tôt dans plusieurs espaces éditoriaux : Paris, Berlin, Rome, Madrid, Mexico, Stockholm, Bâle, Caracas. Cette géographie n’est pas anecdotique. Elle dessine un réseau de réception où le texte arabe n’est pas cantonné à un rôle périphérique, mais entre en dialogue direct avec des traditions poétiques et critiques diverses.
« Le retour de Lilith » : un texte-pivot
Parmi l’ensemble de ses publications, Le retour de Lilith occupe une place singulière. Plus qu’un livre, il s’agit d’un texte-pivot, continuellement retraduit, réédité, recontextualisé. Lilith, figure mythologique effacée puis diabolisée dans les récits patriarcaux, devient chez Haddad un opérateur critique. Non pas un slogan, mais un dispositif symbolique permettant d’interroger la généalogie du féminin, la violence des récits fondateurs et la manière dont les corps sont assignés par le langage.
Ce qui frappe, dans la circulation internationale de ce texte, c’est sa capacité à être reçu sans être neutralisé. En français, en espagnol, en allemand ou en italien, Le retour de Lilith conserve sa charge de friction. Il ne se transforme ni en manifeste exotique ni en produit culturel “exportable”. Il reste un texte inconfortable, précisément parce qu’il touche à des structures communes : la peur du féminin autonome, la sacralisation de l’ordre symbolique, la confusion entre morale et pouvoir.
Poésie, prose et refus de la spécialisation
Un autre trait structurant du projet Haddad réside dans son refus de la spécialisation formelle. Poésie, essais, dialogues, traductions, textes hybrides : son œuvre se déploie dans une pluralité de genres, sans hiérarchie apparente. Cette dispersion n’est pas un manque de cohérence, mais une stratégie. Elle permet d’éviter la fixation identitaire, tant sur le plan esthétique que politique.
La poésie, chez elle, n’est jamais décorative. Elle fonctionne comme un laboratoire de pensée, un lieu où la syntaxe se tend, où le sens vacille, où le corps fait irruption dans la langue sans être réduit à un symbole. La prose, quant à elle, assume une dimension analytique, mais sans renoncer à la densité littéraire. Même dans ses textes les plus explicitement critiques, Haddad ne sacrifie jamais le travail du rythme et de l’image.
Entre engagement et écriture : une ligne de crête
L’un des malentendus récurrents autour de Joumana Haddad concerne la notion d’engagement. Trop souvent lue à travers le prisme d’un militantisme frontal, elle se situe en réalité sur une ligne de crête plus complexe. Son écriture n’illustre pas un programme politique ; elle le met en crise. Elle ne propose pas de solutions, mais expose les contradictions, les impasses, les zones de violence symbolique.
C’est précisément ce positionnement qui explique à la fois son influence et les résistances qu’elle suscite. Dans le monde arabe comme en Europe, son œuvre dérange moins par ce qu’elle affirme que par ce qu’elle refuse : le confort des catégories, la clarté morale, la pacification du discours. Elle oblige le lecteur à assumer une position inconfortable, à penser sans filet.
Une figure de circulation plutôt qu’une icône
Dans un paysage médiatique friand de figures emblématiques, Haddad résiste à la transformation en icône consensuelle. Son importance ne tient pas à une image publique, mais à sa capacité à faire circuler des textes, des idées, des traductions. Elle est moins une “voix” qu’un point de passage, un nœud dans un réseau de langues et de récits.
C’est en cela que son parcours résonne particulièrement avec une approche éditoriale attentive aux dynamiques transfrontalières. Lire Joumana Haddad aujourd’hui, ce n’est pas adhérer à un discours, mais observer comment une écriture née à Beyrouth parvient à s’inscrire durablement dans des espaces culturels multiples sans se dissoudre ni se folkloriser.
Loin des simplifications médiatiques, Joumana Haddad apparaît ainsi comme une figure clé d’une littérature arabe contemporaine en mouvement. Une littérature qui ne demande ni permission ni protection, qui circule sans se justifier, et qui accepte le risque de l’inconfort comme condition de sa pertinence. Son œuvre ne cherche pas à réconcilier l’Orient et l’Occident ; elle les met en tension, là où la pensée devient possible.
Rédaction : Bureau de Paris
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