Depuis plusieurs années, une question traverse les milieux professionnels de l’audiovisuel arabe avec une insistance croissante : les technologies de diffusion traditionnelles — satellite et câble — sont-elles en voie de disparition au profit de nouveaux modèles numériques ? Derrière cette interrogation apparemment simple se cache une transformation beaucoup plus complexe, qui touche à la fois les infrastructures techniques, les usages du public et les équilibres économiques des médias arabes.
En 2025, il apparaît clairement que le satellite n’a pas disparu, mais qu’il n’occupe plus la position hégémonique qui fut la sienne pendant près de trois décennies. Le paysage audiovisuel arabe entre dans une phase de coexistence technologique, où les anciens et les nouveaux modes de diffusion se superposent, se concurrencent et parfois se complètent.
Le satellite : d’outil central à infrastructure de continuité
Pendant longtemps, la diffusion satellitaire a constitué l’épine dorsale des médias audiovisuels arabes. Elle a permis l’émergence de chaînes transnationales, capables de toucher un public panarabe sans dépendre des frontières politiques ou des réseaux terrestres. Cette technologie a façonné l’économie du secteur, les formats de programmes et même les lignes éditoriales.
Aujourd’hui, le satellite reste un outil incontournable pour plusieurs raisons. Il garantit une couverture géographique étendue, notamment dans des zones où l’accès à l’internet haut débit demeure limité ou instable. Il offre également une fiabilité technique essentielle lors des événements majeurs — crises politiques, conflits, grands rendez-vous sportifs — où la continuité du signal est primordiale.
Cependant, son rôle évolue. Le satellite n’est plus le seul point d’entrée vers le public, mais l’un des maillons d’un écosystème de diffusion plus large, dans lequel il partage l’attention avec des technologies plus flexibles et interactives.
Le câble : un modèle structurellement fragilisé
À la différence du satellite, le câble n’a jamais occupé une place centrale dans l’espace arabe comparable à celle qu’il détient en Europe ou en Amérique du Nord. En 2025, il apparaît comme le segment le plus fragilisé du paysage. Son développement reste limité à certains marchés urbains, et son modèle économique souffre de la concurrence directe des plateformes numériques, souvent plus accessibles et mieux adaptées aux usages contemporains.
Le câble pâtit également d’un déficit d’innovation. Là où les plateformes numériques proposent des services à la demande, personnalisés et multisupports, le câble demeure associé à une logique de grilles fixes et de bouquets peu différenciés. Dans plusieurs pays arabes, il est désormais perçu comme une technologie de transition, sans véritable perspective de croissance.
L’essor du streaming et de la diffusion OTT
Le véritable bouleversement technologique réside dans la montée en puissance des services OTT (Over-The-Top), accessibles via internet. Plateformes internationales comme YouTube ou Netflix, mais aussi acteurs régionaux, redéfinissent les conditions de production, de diffusion et de consommation des contenus audiovisuels arabes.
Ces technologies permettent une diffusion directe, sans intermédiaire technique lourd, et offrent une souplesse inédite. Le public choisit quand, où et sur quel support il consomme l’information ou le divertissement. Cette liberté d’usage modifie profondément les stratégies des médias arabes, qui investissent désormais massivement dans le numérique, sans pour autant abandonner leurs canaux traditionnels.
Pour les chaînes arabes historiques, le streaming n’est pas un substitut immédiat au satellite, mais un second pilier stratégique. Les contenus sont pensés dès l’origine pour une circulation multiplateforme, intégrant télévision linéaire, replay, réseaux sociaux et applications mobiles.
Du broadcast au streaming hybride
L’évolution actuelle ne correspond pas à un basculement brutal, mais à l’émergence d’un modèle hybride. Le broadcast linéaire conserve sa pertinence pour les journaux télévisés, les débats en direct et les événements fédérateurs. Le streaming, en revanche, s’impose pour les formats longs, les documentaires, les séries et les contenus spécialisés.
Cette hybridation transforme les salles de rédaction et les unités de production. Les équipes techniques ne travaillent plus uniquement pour un signal unique, mais pour une multiplicité de flux, adaptés à des écrans et à des usages variés. La technologie devient ainsi un facteur de redéfinition organisationnelle autant qu’un outil de diffusion.
Enjeux technologiques et souveraineté numérique
La transition vers des technologies numériques soulève également des questions de souveraineté. Dépendre de plateformes globales implique de confier une partie de la diffusion, de la monétisation et des données à des acteurs extérieurs à la région. Cette dépendance constitue un enjeu stratégique majeur pour les médias arabes, qui cherchent à développer leurs propres infrastructures numériques afin de conserver le contrôle sur leurs contenus et leurs audiences.
Dans ce contexte, le satellite apparaît paradoxalement comme un outil de souveraineté technique, tandis que le numérique offre une souveraineté d’usage, mais au prix d’une dépendance technologique accrue.
Conclusion : une fin annoncée ou une transformation profonde ?
En 2025, il serait erroné d’annoncer la fin du satellite dans les médias audiovisuels arabes. Ce qui s’opère n’est pas une disparition, mais une reconfiguration des hiérarchies technologiques. Le satellite recule comme canal exclusif, le câble s’efface progressivement, tandis que le streaming et les technologies OTT s’imposent comme des composantes centrales du paysage.
L’avenir des médias arabes ne repose pas sur un choix binaire entre ancien et nouveau, mais sur leur capacité à articuler ces technologies de manière cohérente. La diffusion devient un écosystème, non un outil unique. Dans cette transition, la technologie ne dicte pas seulement les modes de consommation ; elle redéfinit en profondeur la structure même de l’audiovisuel arabe contemporain.
Rédaction — Bureau du Caire