La célèbre formule de Ernest Renan sur la langue arabe ne relève ni de la provocation gratuite ni d’un simple jugement linguistique. Elle constitue l’expression condensée d’un moment intellectuel précis, celui de l’Europe du XIXᵉ siècle, lorsque le continent redéfinissait son identité autour de l’idée de progrès, de raison et d’évolution historique, tout en assignant aux autres cultures une place périphérique dans ce récit. Relire aujourd’hui cette formule n’implique ni de la condamner mécaniquement ni de la défendre, mais d’en analyser les conditions de possibilité : pourquoi a-t-elle été formulée ainsi, dans quel cadre conceptuel, et que révèle-t-elle davantage sur la pensée qui l’a produite que sur la langue qu’elle prétend décrire ?

Une formule située historiquement

Lorsque Renan affirme que « la langue arabe apparaît tout d’un coup dans un état de perfection, ce qui est un phénomène singulier dans l’histoire de l’humanité », il adopte un ton qui semble d’abord admiratif. La langue arabe est décrite comme achevée, structurée, dotée dès son apparition d’un système grammatical, syntaxique et stylistique d’une grande cohérence. Pourtant, cette reconnaissance apparente dissimule une réserve fondamentale. Dans l’imaginaire intellectuel du XIXᵉ siècle, la perfection originelle n’est pas une qualité, mais un problème.

Renan n’est pas linguiste au sens strict. Il est philosophe, historien des religions et des idées. Son regard sur la langue arabe ne procède pas d’une analyse technique de son fonctionnement interne, mais d’une lecture philosophique de son rôle dans l’histoire. La langue n’est jamais, chez lui, un simple outil de communication : elle est un indicateur de la manière dont une civilisation pense, se transforme et se projette dans le temps.

La perfection comme impasse conceptuelle

Le cœur du raisonnement de Renan repose sur une conception évolutionniste de l’histoire, largement partagée dans l’Europe de son époque. Selon cette vision, toute forme vivante — qu’il s’agisse d’une société, d’une pensée ou d’une langue — doit passer par des stades successifs : naissance imparfaite, développement progressif, puis transformation. Une langue qui apparaît immédiatement stabilisée semble échapper à ce schéma et, par conséquent, se priver de la dynamique même du devenir.

C’est dans ce cadre que la langue arabe est perçue comme une langue « sans enfance ». Non pas parce qu’elle manquerait de richesse ou de subtilité, mais parce qu’elle serait, dès l’origine, associée à une norme forte et intangible. Le lien précoce entre l’arabe classique et le texte coranique est interprété par Renan comme un facteur de fixation durable, empêchant selon lui l’émergence d’une évolution interne comparable à celle des langues européennes issues du latin.

Une confusion entre langue et histoire

Le principal problème de la formule de Renan réside dans la confusion qu’elle opère entre la structure linguistique et le devenir historique des sociétés qui utilisent cette langue. En attribuant à l’arabe une responsabilité dans ce qu’il perçoit comme un ralentissement intellectuel du monde arabe, Renan transforme un outil en cause première. Il projette sur la langue les effets de contextes politiques, sociaux et institutionnels beaucoup plus complexes.

Cette confusion est caractéristique de l’orientalisme classique, qui tend à expliquer les trajectoires historiques des sociétés non européennes par des déterminismes culturels ou linguistiques, plutôt que par l’analyse des rapports de pouvoir, des structures économiques ou des choix politiques. La langue devient alors un symbole commode, chargé d’expliquer ce qui relève en réalité de l’histoire.

La langue arabe face au modèle européen

Le modèle implicite de Renan est celui de l’Europe moderne, où la rupture avec le latin a permis l’émergence des langues nationales, accompagnée d’un vaste mouvement de sécularisation du savoir. Cette rupture est interprétée comme une condition nécessaire de la modernité. Or, l’histoire de la langue arabe a suivi une autre logique : celle de la continuité plutôt que de la discontinuité.

Cette continuité n’implique pas l’immobilisme. De l’arabe des premiers siècles à celui de la philosophie médiévale, de la science, puis de la presse moderne, la langue n’a cessé d’intégrer de nouveaux usages, de nouveaux registres et de nouveaux concepts. Mais cette évolution s’est faite sans rupture radicale avec le socle classique, ce qui a souvent été interprété, à tort, comme une absence de transformation.

L’oubli du facteur politique

Ce que Renan ne prend pas en compte, c’est le rôle central des conditions politiques et institutionnelles dans l’évolution des langues. Une langue se renouvelle lorsque des espaces de débat, de recherche et d’enseignement le permettent. Lorsque ces espaces se réduisent, la langue n’est pas en cause : elle reflète simplement les limites du cadre dans lequel elle est employée.

Attribuer à la langue arabe une incapacité intrinsèque à produire la modernité revient à ignorer les effets de la domination coloniale, de la fragmentation politique et du déclin des institutions savantes dans certaines périodes de l’histoire arabe. La langue n’est jamais un moteur autonome ; elle est un médium façonné par les structures qui l’entourent.

Une lecture aujourd’hui dépassée

À la lumière des recherches linguistiques contemporaines, la thèse de Renan apparaît largement datée. L’arabe moderne, dans ses usages scientifiques, médiatiques et littéraires, a démontré sa capacité d’adaptation et de création lexicale. Ce constat ne relève pas d’un plaidoyer identitaire, mais d’une observation empirique : aucune langue dotée d’un tel système morphologique et sémantique n’est condamnée à la stérilité.

La formule de Renan conserve néanmoins une valeur, non comme vérité scientifique, mais comme document intellectuel. Elle témoigne d’un moment où l’Europe projetait sur le monde une vision hiérarchisée du temps et du progrès, dans laquelle certaines cultures étaient pensées comme appartenant au passé.

La phrase de Renan sur la langue arabe ne dit pas ce qu’est réellement cette langue. Elle dit ce que le XIXᵉ siècle européen pensait du rapport entre langue, religion et modernité. En ce sens, elle constitue moins un diagnostic linguistique qu’un miroir de la pensée occidentale de son temps.

Relire cette formule aujourd’hui permet de dépasser le faux débat sur la « perfection » ou la « fixité » de l’arabe, pour poser la question essentielle : comment les langues vivent-elles, évoluent-elles et se transforment-elles en fonction des contextes historiques qui les portent ? C’est à ce niveau, et à ce niveau seulement, que la réflexion conserve toute sa pertinence.

Rédaction : Bureau du Caire – PO4OR