Dans le fonctionnement réel des grandes organisations politiques internationales, le pouvoir ne s’exerce pas d’abord dans la prise de parole publique, mais dans la maîtrise des cadres, des temporalités et des compromis. Ce sont ces espaces, souvent invisibles, qui déterminent la capacité d’une organisation à durer et à produire des orientations cohérentes. Le parcours de Ouafa Hajji s’inscrit précisément dans cette architecture du politique, où l’autorité se construit par la stabilité, la négociation et la légitimité institutionnelle.
Sa réélection à l’unanimité, en février dernier, à la présidence de l’Internationale socialiste des femmes, lors du 21ᵉ congrès de l’organisation tenu à Carthagène des Indes, en Colombie, ne relève pas d’un simple renouvellement de mandat. Elle constitue un signal politique fort, rare dans le fonctionnement des grandes organisations internationales. Le choix unanime des organisations membres de ne présenter aucune autre candidate, préférant reconduire la présidente sortante, traduit une reconnaissance collective de la solidité de son action et de la cohérence de sa vision.
Le congrès s’est tenu dans un contexte mondial marqué par un paradoxe persistant : alors que les discours sur l’égalité de genre se multiplient, les inégalités structurelles demeurent, voire se recomposent. Placée sous le thème « Les inégalités de genre : mieux comprendre les nouveaux défis et mettre fin aux inégalités à l’horizon 2030 », la rencontre a mis en lumière l’ampleur des résistances économiques, sociales et politiques auxquelles sont confrontées les femmes à l’échelle globale. Dans ce cadre, le leadership de Ouafa Hajji s’est distingué par sa capacité à dépasser l’approche déclarative pour inscrire les enjeux de genre dans une réflexion stratégique plus large, articulée aux questions de gouvernance, de développement et de justice sociale.
Être à la tête de l’Internationale socialiste des femmes ne signifie pas seulement représenter une organisation. Cela implique de coordonner des réseaux politiques issus de contextes nationaux très différents, parfois traversés par des tensions idéologiques, culturelles ou institutionnelles profondes. L’un des traits marquants de l’action de Ouafa Hajji réside précisément dans cette aptitude à maintenir une ligne commune sans effacer les spécificités locales. Sous sa présidence, l’organisation a renforcé son rôle de plateforme d’échange et de production politique, plutôt que de simple espace symbolique.
Sa reconduction s’accompagne également de son renouvellement en tant que vice-présidente de l’Internationale socialiste. Cette double responsabilité la place au cœur d’un dispositif politique mondial où se croisent partis, mouvements et responsables issus des cinq continents. Là encore, son positionnement se caractérise par une approche pragmatique : inscrire les revendications féminines non comme un champ marginal, mais comme une composante transversale des grandes orientations politiques contemporaines, qu’il s’agisse de démocratie, de lutte contre les inégalités ou de transition sociale.
Le parcours de Ouafa Hajji éclaire également une évolution plus large : celle du positionnement du Maroc dans les espaces politiques internationaux. Sa présence à la tête d’une organisation aussi ancienne et structurée que l’Internationale socialiste des femmes participe à la consolidation d’un leadership marocain fondé sur la compétence, la continuité et la crédibilité institutionnelle. Il ne s’agit pas ici d’une représentation protocolaire, mais d’une implication active dans les mécanismes de décision et d’orientation stratégique.
Cette dimension est d’autant plus significative que les organisations internationales traversent une période de remise en question. Contestées pour leur lenteur, leur manque d’efficacité ou leur éloignement des réalités locales, elles sont appelées à se réinventer. Le bilan de Ouafa Hajji à la tête de l’Internationale socialiste des femmes s’inscrit précisément dans cette tentative de redéfinition : recentrer l’action sur des objectifs mesurables, renforcer les liens entre niveaux local, national et international, et inscrire les combats pour l’égalité dans des cadres politiques concrets.
Contrairement à certaines figures du féminisme institutionnel, son discours évite la surenchère rhétorique. Il privilégie l’analyse, la négociation et la construction d’alliances durables. Cette posture lui a permis de fédérer des dirigeantes issues de contextes très divers, d’Amérique latine, d’Afrique, d’Europe, d’Asie et du monde arabe, autour d’agendas communs, sans nier les divergences ni les contraintes propres à chaque espace politique.
Ce style de leadership, fondé sur la légitimité acquise par le travail plutôt que par l’exposition médiatique, explique en grande partie le consensus qui entoure sa réélection. Dans un environnement international souvent marqué par les rivalités internes et les jeux d’influence, une unanimité de ce type demeure exceptionnelle. Elle témoigne d’un capital de confiance construit sur plusieurs années, mais aussi d’une capacité à inscrire l’action de l’organisation dans une trajectoire lisible et partagée.
À l’heure où les débats sur l’égalité de genre risquent parfois de se figer dans des oppositions stériles ou des logiques de communication, le parcours de Ouafa Hajji rappelle que les transformations durables passent aussi par les institutions, leurs règles et leurs équilibres internes. Son action ne se situe pas dans la rupture spectaculaire, mais dans la réforme progressive, attentive aux rapports de force et aux contextes nationaux.
En ce sens, son leadership dépasse sa personne. Il renvoie à une conception du politique fondée sur la continuité, la compétence et la capacité à inscrire les luttes dans le temps long. À travers elle, c’est une certaine idée de la diplomatie politique et de l’engagement féministe international qui se dessine : moins visible, mais profondément structurante. Une figure dont l’importance se mesure moins à l’instant qu’à l’empreinte durable qu’elle laisse dans les institutions qu’elle contribue à façonner.
Rédaction : Bureau de Paris