Au cœur des transformations que connaît l’industrie audiovisuelle arabe depuis une quinzaine d’années, la question du financement demeure l’un des déterminants majeurs de la structuration du secteur. Derrière la diversité apparente des œuvres, des formats et des discours, se dessine une ligne de fracture persistante : celle qui oppose – ou articule difficilement – le financement public et l’investissement privé. En 2025, cette tension ne relève plus d’un débat théorique, mais d’un enjeu économique central qui conditionne l’accès à la production, la circulation des œuvres et, in fine, la définition même de ce que l’on appelle aujourd’hui le « cinéma arabe ».

Le financement public : un socle institutionnel inégalement réparti

Dans de nombreux pays arabes, le financement public a historiquement constitué le socle de la production cinématographique et audiovisuelle. Ministères de la Culture, centres nationaux du cinéma, fonds étatiques ou para-étatiques ont longtemps été les principaux leviers de soutien à la création. Ce modèle, inspiré en partie des politiques culturelles européennes, visait à garantir une production nationale face à la domination des industries étrangères.

Toutefois, en 2025, ce financement public apparaît profondément hétérogène. Certains pays disposent de mécanismes relativement structurés, offrant des aides à l’écriture, à la production ou à la postproduction, tandis que d’autres fonctionnent sur des dispositifs ponctuels, parfois opaques, dépendants de décisions administratives plus que de critères artistiques ou économiques clairs. Cette disparité crée un premier déséquilibre : l’accès au financement public dépend moins du potentiel du projet que de sa capacité à s’inscrire dans un cadre institutionnel donné.

Par ailleurs, le financement public demeure souvent associé à des attentes implicites. Sans toujours relever de la censure directe, ces attentes orientent les thématiques, les récits et les formes. Il en résulte une production parfois prudente, soucieuse de conformité plus que de prise de risque, ce qui limite son attractivité sur les marchés régionaux et internationaux.

Le capital privé : moteur de croissance ou facteur de polarisation

Face aux limites du financement public, le secteur privé s’est imposé comme un acteur de plus en plus central dans la production arabe. Sociétés de production indépendantes, groupes médiatiques, investisseurs individuels et, plus récemment, plateformes de streaming, injectent des capitaux significatifs dans le secteur. Cette évolution a permis une augmentation notable du volume de production et une amélioration de la qualité technique de nombreuses œuvres.

Cependant, le financement privé obéit à une logique fondamentalement différente. Là où le financement public revendique une mission culturelle, l’investissement privé privilégie la rentabilité, la visibilité et la capacité à toucher un public large. Cette orientation favorise certains genres – comédie, drame populaire, formats sériels – au détriment d’autres formes plus expérimentales ou socialement complexes.

En 2025, cette dynamique accentue une polarisation du marché. Les projets perçus comme « bankables » attirent l’essentiel des capitaux privés, tandis qu’une large partie de la création reste dépendante de financements publics insuffisants ou fragmentés. Le risque est double : une standardisation des contenus d’un côté, et une marginalisation de pans entiers de la production de l’autre.

Inégalités d’accès et asymétries structurelles

L’un des effets les plus visibles de la coexistence entre financement public et privé est la création d’inégalités structurelles au sein même du champ de la production arabe. Ces inégalités ne sont pas uniquement nationales ; elles sont aussi sociales et professionnelles. Les producteurs disposant de réseaux internationaux, d’une maîtrise des codes du marché et d’un capital symbolique élevé accèdent plus facilement aux financements privés et aux coproductions, tandis que les nouveaux entrants peinent à franchir les premières étapes.

Cette situation soulève une question centrale : qui a le droit de produire ? En théorie, le financement public devrait corriger ces asymétries en soutenant les talents émergents et les voix minoritaires. En pratique, il reproduit souvent les mêmes cercles de bénéficiaires, faute de mécanismes transparents et de stratégies à long terme.

Coproductions et financements hybrides : une voie intermédiaire encore fragile

Entre financement public et capital privé, les modèles hybrides – coproductions régionales ou internationales, partenariats public-privé – apparaissent comme une solution potentielle. En 2025, ces dispositifs gagnent en visibilité, notamment dans les projets à vocation internationale. Ils permettent de mutualiser les risques, d’élargir les marchés et d’améliorer la circulation des œuvres.

Néanmoins, ces modèles restent complexes à mettre en œuvre. Ils exigent une expertise juridique, financière et artistique que peu de structures possèdent. De plus, les coproductions peuvent engendrer des compromis narratifs, chaque partenaire cherchant à défendre ses intérêts, parfois au détriment de la cohérence artistique du projet.

La question de la légitimité culturelle et économique

Au-delà des chiffres et des mécanismes, la tension entre financement public et privé renvoie à une question plus profonde : celle de la légitimité. Un film financé par l’État est-il plus « représentatif » qu’un film porté par des capitaux privés ? Une œuvre rentable est-elle nécessairement moins légitime sur le plan culturel ? En 2025, ces oppositions apparaissent de plus en plus artificielles.

Ce qui se joue désormais, c’est la capacité du cinéma arabe à articuler exigence artistique et viabilité économique. Le véritable enjeu n’est pas de choisir entre public et privé, mais de définir des cadres où ces deux logiques peuvent coexister sans se neutraliser. Cela suppose une redéfinition des politiques publiques, orientées non seulement vers la production, mais aussi vers la distribution, la formation et l’exportation des œuvres.

Conclusion : un équilibre encore à construire

En 2025, la production arabe se situe à un point d’équilibre instable entre financement public et investissement privé. Chacun de ces modèles présente des forces et des limites, mais leur coexistence actuelle produit des disparités d’opportunités et des tensions structurelles. L’avenir du secteur dépendra de sa capacité à dépasser cette opposition binaire pour construire des écosystèmes de financement plus inclusifs, transparents et durables.

À défaut, le risque est clair : une industrie à deux vitesses, où quelques productions concentrent les ressources et la visibilité, tandis que le reste du champ créatif demeure sous-financé et marginalisé. À l’inverse, une articulation intelligente entre politiques publiques ambitieuses et capital privé responsable pourrait faire du cinéma arabe non seulement un espace de création reconnu, mais aussi un secteur économique pleinement structuré.

Rédaction — Bureau du Caire