Il est devenu courant de parler de santé comme d’un ensemble de protocoles, de chiffres, d’indicateurs mesurables. Taux, normes, performances, espérance de vie. Pourtant, cette approche strictement biomédicale, si nécessaire soit-elle, laisse souvent dans l’ombre une dimension essentielle : la santé comme expérience culturelle, comme manière d’habiter son corps, de l’écouter, de le situer dans un monde social, symbolique et historique.
Entre Orient et Occident, la question de la santé ne se pose pas uniquement en termes de traitements ou de prévention. Elle engage des représentations profondes du corps, du temps, de la douleur, du soin et de la relation à l’autre. Observer ces différences ne revient pas à opposer deux modèles, mais à comprendre comment ils se croisent, se transforment et, parfois, s’enrichissent mutuellement.
Dans de nombreuses cultures orientales, le corps n’est pas pensé comme une mécanique isolée, mais comme un espace relationnel. Il est traversé par le social, le spirituel, le familial. La maladie y est rarement perçue comme un simple dysfonctionnement biologique ; elle peut être comprise comme un déséquilibre, une rupture dans l’harmonie entre l’individu et son environnement. Cette vision se retrouve dans des pratiques anciennes, mais toujours vivantes, où l’alimentation, le rythme de vie, le repos, la parole et le lien communautaire jouent un rôle central dans le maintien de la santé.
À l’inverse, le modèle occidental moderne a longtemps privilégié une approche analytique et fragmentée du corps. Spécialisation médicale, segmentation des fonctions, objectivation des symptômes. Cette rationalité a permis des avancées considérables, sauvant des millions de vies. Mais elle a aussi parfois contribué à une forme de dépossession : le patient devient un dossier, le corps un objet d’intervention, et l’expérience vécue de la maladie passe au second plan.
Aujourd’hui, ces frontières s’estompent. En Europe comme en Amérique du Nord, on observe un retour marqué vers des approches dites « intégratives » : prise en compte de la santé mentale, importance du sommeil, du stress, de l’alimentation consciente, de l’activité physique adaptée. Ce mouvement ne traduit pas un rejet de la médecine scientifique, mais une tentative de rééquilibrage. Il reconnaît que la santé ne peut être réduite à l’absence de maladie, mais qu’elle relève d’un état de cohérence globale.
Dans les diasporas orientales installées en Occident, cette hybridation est particulièrement visible. Les corps portent plusieurs héritages. Ils naviguent entre hôpitaux ultra-technologiques et remèdes transmis par la mémoire familiale, entre consultations spécialisées et gestes de soin domestiques, entre prescriptions médicales et récits intimes. La santé devient alors un espace de négociation identitaire, où se rencontrent différentes manières de comprendre la vulnérabilité humaine.
La pandémie mondiale a brutalement mis en lumière cette dimension culturelle de la santé. Au-delà de la crise sanitaire, elle a révélé des rapports très contrastés au corps, à la peur, à la solidarité et à la responsabilité collective. Dans certains contextes, le soin est apparu comme un devoir social ; dans d’autres, comme une affaire strictement individuelle. Ces divergences ont montré que la santé est toujours inscrite dans un cadre de valeurs, implicites ou explicites.
Penser la santé aujourd’hui, dans un espace éditorial comme celui de PO4OR, revient donc à dépasser la simple information médicale. Il s’agit d’interroger ce que signifie « aller bien » dans des sociétés traversées par l’exil, la mobilité, la pression économique et l’accélération permanente du temps. Le corps contemporain est souvent sommé d’être performant, adaptable, résilient. Or, cette injonction à la maîtrise permanente peut elle-même devenir une source de fragilité.
Entre Orient et Occident, une même question se pose avec insistance : comment réapprendre à écouter le corps sans le réduire à un outil ? Comment penser la santé comme un processus, et non comme un état figé à atteindre ? Comment réconcilier savoirs médicaux, expériences vécues et héritages culturels sans hiérarchiser systématiquement l’un au détriment de l’autre ?
La santé, en ce sens, apparaît moins comme une destination que comme une manière de se tenir dans le monde. Une pratique quotidienne, faite d’ajustements, de limites acceptées, de soins donnés et reçus. Elle engage une éthique du rapport à soi, mais aussi du rapport aux autres. Car aucun corps n’existe en dehors d’un tissu social, affectif et symbolique.
En choisissant d’aborder la santé comme un fait culturel et humain, plutôt que comme une simple rubrique technique, il devient possible d’ouvrir un espace de réflexion plus large. Un espace où le corps n’est plus seulement soigné, mais compris. Où la santé n’est plus seulement gérée, mais habitée.
Rédaction — PO4OR
Bureau de Paris