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Les Pharaons face au monde

Comment la sélection égyptienne est devenue un symbole transversal pour les diasporas arabes et maghrébines dans les tribunes américaines, et comment le football a rencontré l'identité dans un Mondial disputé sur une terre d'immigration

Les Pharaons face au monde

L'Égypte s'est inclinée mardi soir face à l'Argentine, trois buts à deux, en huitièmes de finale, après avoir mené de deux longueurs et avoir été à deux doigts de faire tomber le champion du monde, avant un renversement éclair dans les dernières minutes. Mais ce qui s'est joué ces dernières semaines, en dehors du rectangle vert, dépasse le score d'un match. Pour la première fois depuis des décennies, les « Pharaons » se sont mués en une sélection fédératrice, un drapeau brandi dans les tribunes par des Égyptiens, des Maghrébins et des Arabes de toutes nationalités, sur une terre bâtie par les migrants, les États-Unis.

De Steinway à Bolingbrook, une nouvelle carte de la joie

Dans le quartier d'Astoria, à Queens, Steinway Street, une artère de quatre kilomètres bordée de cafés, de boulangeries et de salons à chicha, s'est transformée en zone de fête à ciel ouvert, où les drapeaux algérien, marocain, égyptien, jordanien et palestinien se côtoient sur les mêmes façades. À Bay Ridge, dans Brooklyn, des milliers d'Américains d'origine arabe se sont massés devant les écrans. Le salon « Midnight Astoria », raconte Al Jazeera, s'est mué en mini-stade d'où fusaient klaxons et feux d'artifice après chaque but (Al Jazeera).

La même scène s'est rejouée loin de New York. Dans la banlieue de Bolingbrook, près de Chicago, la maire américano-égyptienne Marie Alexander-Basta a mené une soirée de visionnage collectif réunissant plus de cinquante personnes d'origines diverses, Égyptiens, Jordaniens, Italiens et Américains, après la qualification de l'Égypte aux tirs au but contre l'Australie. « La salle débordait d'énergie et tout le monde criait. C'est un moment de fierté pour tous les Égyptiens. Nous avons déjà écrit l'histoire », confiait-elle (Arab News).

« Je soutiendrai toutes les équipes arabes »

Fait remarquable, cette ferveur n'est pas restée prisonnière d'une seule nationalité. En un seul week-end, trois victoires arabes ont enflammé les rues. L'Égypte a battu la Nouvelle-Zélande 3-1, sa toute première victoire en Coupe du monde, l'Algérie a renversé la Jordanie 2-1, et le Maroc a dominé Haïti 4-2 vers les phases à élimination directe. Éliminé avec sa sélection, un supporter irakien a résumé l'état d'esprit général d'une phrase devenue mot d'ordre : « Je vais soutenir toutes les équipes arabes, d'accord ? » La chercheuse Rayhana Mouaouia en saisit le sens profond. Le football, dit-elle, « a uni les gens », et les divisions habituelles au sein de la diaspora arabe ont cédé la place à une célébration collective (Al Jazeera).

C'est là le cœur du phénomène. En exil, les frontières tracées au Machrek comme au Maghreb s'estompent, et la sélection égyptienne, par sa présence et son histoire, devient une vitrine à laquelle chacun s'identifie. L'« Égypte » n'est plus seulement un drapeau national. Elle se rapproche d'une idée partagée par tous ceux qui vivent le manque de leur pays à des milliers de kilomètres.

Le discours de Hossam Hassan, « nous les représentons tous »

Le sélectionneur Hossam Hassan a donné à ce sentiment un langage explicite. Lors d'une conférence de presse du Mondial, il a hissé la cause palestinienne à hauteur d'universel : « S'il existe dans le monde quelqu'un qui ne ressent pas la souffrance du peuple palestinien, alors ce n'est pas un être humain », qualifiant son geste, brandir le drapeau, de « simple réaction humaine ». Interrogé sur ce que représentait cette équipe, il a répondu : « Nous les représentons tous », l'Égypte, le monde arabe et l'Afrique, ajoutant : « Je suis un être humain avant d'être arabe ou quoi que ce soit d'autre » (Al Jazeera).

Hassan a refusé le rôle d'outsider que lui assignaient les pronostics, répliquant dans la langue de la fierté civilisationnelle : « Nous ne sommes pas des faibles. Nous sommes grands à tous les égards, une civilisation vieille de sept mille ans. » En une phrase, l'homme a noué le terrain à la longue mémoire, quatre-vingt-dix minutes à un récit de dignité et d'appartenance.

Le Mondial, miroir de l'identité

L'Égypte n'est pas tant une exception de ce Mondial que sa manifestation la plus nette. Une compétition organisée sur une terre bâtie par les migrants s'est transformée, comme l'ont relevé les pages d'opinion, en un espace qui met au jour « les contradictions de l'identité nationale » (Al Jazeera). Qui est « l'Égyptien » ou « l'Arabe » lorsqu'il est acclamé à Atlanta par le petit-fils d'un migrant qui n'a jamais mis les pieds au Caire ? Et que signifie le drapeau quand on le brandit dans un pays qui n'est pas le sien, face à une sélection qui n'est pas forcément la sienne, mais qu'on perçoit comme un prolongement de soi ?

C'est précisément ce qui rend la sortie de l'Égypte honorable dans un sens plus profond que le résultat. La sélection n'a pas seulement perdu face à l'Argentine. Au fil de son court parcours, elle a gagné quelque chose qui ne se mesure pas en buts. Elle est devenue le miroir d'une diaspora aux origines multiples qui a découvert que, sous la pression de l'exil, elle était plus proche d'elle-même qu'elle ne le croyait. Et quand les tribunes se sont tues après le but d'Enzo Fernández, ce n'était pas seulement le chagrin des Égyptiens, mais celui de tout un quartier de drapeaux voisins sur Steinway Street.

Reste la question que PO4OR mérite de poser. Sommes-nous face à un moment passager, produit de la ferveur sportive, ou à la cristallisation d'une nouvelle identité de diaspora qui fait du ballon une langue de l'appartenance là où la politique et la géographie échouent ?


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