
Il existe des romans qui survivent à leur époque. Des œuvres qui, bien après leur première publication, continuent de circuler d'une langue à une autre, d'un continent à l'autre, portant avec elles quelque chose d'irréductible : la vérité des émotions humaines dans leur confrontation à l'histoire. Les Toits de Téhéran, du romancier irano-américain Mahbod Seraji, est de ceux-là. Publié pour la première fois en 2009 aux États-Unis, traduit depuis en vingt-deux langues, le roman arrive aujourd'hui dans le monde arabophone sous le titre Sutouh Teheran, dans une version arabe signée par la traductrice Inas Al-Turki, publiée aux éditions Al-Karma au Caire. Une parution qui tombe à point nommé, alors que l'Iran continue d'occuper les unes de la presse internationale, souvent réduit à ses tensions géopolitiques et à son régime théocratique — comme si, derrière les manchettes, un peuple entier avait cessé d'exister.
L'été 1973, sur les hauteurs d'un monde en sursis
L'intrigue se déploie dans un quartier de la classe moyenne de Téhéran, durant l'été 1973 — six ans avant que tout ne bascule. Pasha Shahed, dix-sept ans, passe ses journées sur le toit de sa maison familiale avec son meilleur ami Ahmed. Ils plaisantent, ils philosophent, ils s'interrogent sur la vie avec cette intensité propre à l'adolescence, entre insouciance et urgence existentielle. Depuis cette terrasse surplombant le quartier, la ville leur appartient encore.
Mais Pasha cache un secret qui le dévore en silence : il est éperdument amoureux de Zari, sa voisine d'une beauté troublante, promise depuis sa naissance à un autre homme — un jeune intellectuel engagé que tout le monde surnomme simplement « le Docteur ». Ce triangle sentimental, aussi vieux que la littérature elle-même, prend ici une dimension tragique inédite, car il s'inscrit dans un contexte politique d'une brutalité absolue.
La SAVAK — la police secrète du Shah Mohammad Reza Pahlavi, créée en 1957 avec l'assistance de la CIA et du Mossad israélien — est partout et nulle part à la fois. Elle surveille, infiltre, arrête. Ses méthodes, documentées par Amnesty International dès les années 1970, incluaient selon les témoignages de l'époque des formes de torture systématiques. Les chercheurs estiment à environ 7 500 le nombre de prisonniers politiques détenus dans ses geôles au cours de la décennie qui précède la révolution. Dans ce climat d'oppression diffuse, une conversation dans un café, un geste mal interprété, une confidence malencontreuse peuvent suffire à briser une vie.
C'est précisément ce qui arrive à Pasha, lorsque, sans le vouloir, il fournit involontairement à la police secrète du Shah les informations qui permettront l'arrestation du Docteur. La torpeur lumineuse de l'été se fracture alors brutalement. Zari, dévastée, choisit de poser un acte de protestation politique radical. Pasha, rongé par la culpabilité et le deuil, voit son monde intérieur s'effondrer.
Une écriture entre douceur et violence
Ce qui distingue Les Toits de Téhéran de nombreux romans traitant de l'Iran prérévolutionnaire, c'est précisément ce que Seraji a choisi de ne pas faire. Il n'a pas écrit un roman politique au sens militant du terme. Il n'a pas construit une démonstration. Il a écrit un roman d'apprentissage — un coming-of-age dans la tradition la plus noble du genre — où la grande histoire entre par effraction dans des existences ordinaires, sans prévenir.
La critique internationale, unanime lors de la publication de l'œuvre, a salué la qualité d'une prose qui sait être drôle et tendre avant d'être déchirante. Kirkus Reviews a souligné que le roman, « rafraîchissant d'amour plutôt que de sexe », scrute le coût humain de la répression politique. Booklist y voit « une puissante évocation des aspirations universelles de l'adolescence, aggravées par les horreurs de la tyrannie ». L'écrivaine Gail Tsukiyama parle d'une lecture captivante qui ouvre une fenêtre sur « le monde fascinant de l'Iran » avec des détails clairs et vivants. Quant à Stephen Kinzer, auteur de All the Shah's Men, il insiste sur la nécessité de ce livre à notre époque : « Alors que nous avons urgemment besoin d'en savoir plus sur les Iraniens, Les Toits de Téhéran introduit à la fois la complexité de leur histoire politique et la richesse de leur vie émotionnelle. »
Côté arabe, les critiques ont accueilli la traduction d'Inas Al-Turki avec une admiration similaire, décrivant le roman comme l'un de « ces œuvres rares qui demeurent dans ta mémoire longtemps après avoir fermé la dernière page — nous rappelant le bien et le mal dans la vie, que la joie a un versant douloureux, et que l'amour prend des formes multiples ».
Mahbod Seraji, l'homme entre deux rives
Pour comprendre ce roman, il faut comprendre son auteur. Né en Iran en 1956, Mahbod Seraji quitte son pays en mai 1976, à dix-neuf ans, deux ans avant que les premières grandes vagues de contestation ne déferlent sur Téhéran. Il s'installe aux États-Unis, s'inscrit à l'Université de l'Iowa — ce creuset légendaire des écrivains américains — où il obtient successivement une licence en génie civil, un master en radio et cinéma, puis un doctorat en technologie éducative. Il réside aujourd'hui dans la région de la baie de San Francisco, où il travaille comme consultant en management.
Cette trajectoire — ingénieur, cinéaste, docteur en sciences de l'éducation, romancier — dit quelque chose d'essentiel sur Seraji : c'est un homme de synthèses, habité par une curiosité polymorphe. Et c'est peut-être pour cela qu'il réussit là où d'autres échouent : montrer l'Iran non pas comme une abstraction géopolitique, mais comme un lieu concret, habité, aimé — un pays où des adolescents rient sur des toits, où des mères font le thé, où des amis philosophent jusqu'au coucher du soleil, et où une police secrète peut, d'un seul coup de griffe, réduire tout cela en cendres.
Dans une note d'auteur qui accompagne l'édition originale, Seraji l'a formulé avec une franchise désarmante : « À une époque où le pays de ma naissance est souvent présenté dans les médias comme "l'ennemi", j'ai choisi de raconter une histoire d'amitié et d'humour, d'amour et d'espoir, d'expériences universelles. » C'est ce choix éthique autant qu'esthétique qui confère au roman sa permanence.
Un toit comme espace de liberté
Le toit — sutouh en arabe, boom en persan — est au cœur de la géographie symbolique du roman. Dans les villes du Moyen-Orient et d'Asie centrale, les toits sont des espaces intermédiaires : ni dedans ni dehors, ni publics ni vraiment privés. On y dort les nuits d'été, on y étend le linge, on y observe les étoiles. Dans ce roman, le toit devient le dernier espace de liberté dans un pays de plus en plus étouffant.
C'est là que Pasha et Ahmed peuvent encore parler sans craindre les mouchards de la SAVAK. C'est de là qu'ils regardent un monde qu'ils croient encore pouvoir façonner. Et c'est depuis cette terrasse que Pasha contemple Zari, avec cet amour silencieux que les contraintes sociales et les fiançailles imposées rendent impossible à déclarer.
L'image du toit condense ainsi toutes les tensions du roman : entre le ciel ouvert et les murs qui enferment, entre le rêve de liberté et la pesanteur des structures, entre la jeunesse qui aspire et l'histoire qui écrase.
Un roman pour aujourd'hui
La parution de Les Toits de Téhéran en traduction arabe n'est pas un événement anodin. Elle intervient dans un contexte où le monde arabophone entretient des relations complexes avec l'Iran — mélange d'influence religieuse, de rivalités géopolitiques, de méfiances héritées et de fascinations culturelles. Donner à lire aux lecteurs arabes une œuvre qui humanise profondément les Iraniens — non pas ceux des discours officiels, ni ceux des révolutionnaires en armes, mais ceux d'un quartier ordinaire de Téhéran en 1973 — constitue en soi un acte littéraire et politique.
Il faut également rappeler le destin exceptionnel de ce roman à l'international. Dès sa publication, il a été sélectionné dans la catégorie « Meilleur premier roman » par l'American Booksellers Association, désigné notable par l'Indie Next List, retenu par la San Francisco Chronicle parmi les cinquante livres remarquables de la région, et choisi par plusieurs universités américaines comme œuvre de référence pour leurs programmes de première année.
Vingt-deux traductions plus tard, le roman de Seraji continue d'accomplir ce que seule la grande littérature sait faire : traverser les frontières, les langues, les méfiances, pour aller chercher, chez le lecteur, ce fond commun d'humanité que les politiques et les médias s'emploient si souvent à occulter.
Extrait
Dans l'une des scènes les plus étranges et les plus belles du roman, le narrateur, Pasha, se retrouve dans ce qui ressemble à une institution psychiatrique, bercé par la mélopée d'un vieillard :
« Si j'avais un livre, je le lirais. Si j'avais un chant, je le chanterais... Si j'avais une vie, je prendrais des risques. Si j'étais libre, je me lancerais. »
Ces vers, répétés en boucle par un homme perdu dans sa propre mémoire, résonnent comme l'écho de toute une génération — celle qui a grandi sous le Shah, rêvé de liberté, et vu ses rêves se briser, soit sous les griffes de la SAVAK, soit dans le fracas de la révolution de 1979.
Les Toits de Téhéran est ce livre-là : celui qui donne une voix à cette génération, dans toute sa complexité, sa tendresse et sa douleur.
Les Toits de Téhéran, Mahbod Seraji. Traduit de l'anglais en arabe par Inas Al-Turki. Éditions Al-Karma, Le Caire. Disponible en librairies.